Depuis qu'il a trouvé un petit boulot dans une usine de congélation agroalimentaire, un poste sur le chaine de conditionnement, il s'était déclaré expert international du froid. Il connaissait les rudiments de la vie pénible des terres glacées, cette compassion le rapprochait des inuits dont il connaissait à présent tout, s'étant bien documenté, la science lui paraissait si infuse, plus qu' innée, qu'il mettait en doute ses origines polonaises. Il se sentait inuit, c'était certains, d'ailleurs c'est bien l'œuvre du destin de l'avoir rapproché de cet emploi mal payé, qu'il compensait par la richesse de la découverte de ses origines. Penser inuit, pour enrouler le film plastique autour des palettes, manger inuit pour résister au froid des installations frigorifiques.. Il aurait chier inuit s'il le fallait, ou s'il en avait su le principe. Les inuits étaient son présent sujet de fascination, les ancêtres de qui il fallait invoquer les esprits pour survivre dans ce bas monde.
Il acheta cet hiver un manteau en nylon noir dont la capuche était cerclé de moumoute polyester, avec une sangle a la taille, terminée par deux anneaux dorés sur lesquels il rêvait de pendre un poignard et un pochon de graisse de phoque. Il y faisait trop souvent allusion, jouait en permanence avec eux, en y mettant l'index à chaque extrémité pour tendre la sangle, qu'on ne pouvait que lui souhaiter de la casser, qu'il cesse de rappeler que son manteau provient d'un surplus de stock militaire, que c'est donc du solide, et qu'il sentait qu il avait même dû déjà aller au delà du cercle arctique, protégeant un soldat en mission secrète, dont le récit est porté par de la poussière coincées dans les coutures intérieures des poches.
Comme il était heureux ce jour où il a rejoint sa bande, à l'entrée du square, un soir d'hiver du plan urgence grand froid ; Il avait enfin trouvé l'occasion d'exhiber le collant de laine qu'il porte sous son bleu de travail, un collant spécialement conçu pour, un dispositif de protection thermique sans égal, un système thermodynamique qui isole le corps humain de l'extérieur par une couche d'air, effet doublé par l'action de l'oxygène contenu dans la fibre creuse. C'était une découverte de génie, sa préférée, celle qu'il voulait inventer, s'il pouvait remonter le temps, ce qui aurait fait sa fortune, c'est plus rentable que le roulement à billes.
Pour le moment il s'usait avec détermination dans le congélateur géant, huit heures par jour, horaires du matin ou de l'après midi, le métier le plus difficile au monde, il n'admettait pas d'autrui se plaigne, interrogeant de ce qu'il devrait dire, lui. Plus personne ne se plaignait de rien, non par crainte de sa rage, mais du retournement de cerveau qui suivait fatalement, chaque plainte lui était lancée comme une invitation à exprimer ses propres protestations. Les larmes montaient à ses yeux, les retenaient à la force des esprits des anciens, sa bouche émettait de pénibles sonorités en ik, parfois en uk , la langue de son peuple d'adoption qui cherche à s'extraire de ses entrailles dans les moments de fortes émotions.
Il connaissait toutes les variétés de neige, toute celle des Alpes ne valait pas une poignée de flocons polaire, pour cette raison il n'allait jamais skier, il préférait de loin les raquettes, unique activité légitime sur le tapis blanc. Emmener son troupeau de rennes ou de caribous, il ne savait plus trop, à des kilomètres sur le terres ancestrales, spoliées en majorité par les blancs, laissant les femmes à la porte des igloos, habitat traditionnel, saluer ses enfants qui s'en iront dès l'occasion venue d'un geste du bras, s'en aller en fendant la bise de son nez qui ne pouvait être qu' inuit, porté par un traineau de chien, disparaitre à l'horizon...
Je ne l'ai pas vu depuis deux bonnes années, aux dernières nouvelles il serait turc.