A l'attaque !
Entre les études et la vie professionnelle, il y a un passage quasi-obligé : le stage. C’est un peu comme le lubrifiant, on n’a pas forcément envie de s’arrêter pour en mettre tant on est pressé de rentrer, mais ça facilite l’insertion.
Moi qui étais un fervent anti-stage lorsque j’ai appris leur existence il y a quatre ans (je ne pensais pas qu’une telle exploitation pouvait exister), j’ai appris à en tirer l’avantage. Après mon expérience réussie au
Site Culturel et une plus décevante aux bandes-annonces d’une chaîne de télé, le choix de ce stage de fin d’études a été difficile. J’ai d’abord voulu rester dans le domaine culturel, puis j’ai envisagé tous les postes possibles avant de me rendre compte que je pouvais diversifier mes expériences en m’éloignant au maximum de ce que je connaissais (l’écriture) et ainsi être mieux armé face au monde du travail. Du lubrifiant, c’est bien, une capote, c’est mieux.
Après avoir eu le privilège de refuser plusieurs propositions (en études qualitatives et en relations presse notamment) j’ai choisi un stage rémunéré (hé hé) en communication interne (ressources humaines) au sein de la
Forteresse, située à la Défense. Jamais je n’aurais un jour imaginé pouvoir bosser dans ce quartier d’affaires si connu qui pour moi représentait presque un virus à ne pas côtoyer. Mais entre l’appât du gain, la carte de visite sur le CV et ma curiosité naturelle de plus en plus insatiable, impossible de rester dans l’abstinence. Il faut bien prendre des risques de temps en temps.
Pour quelqu’un qui veut travailler dans quelque chose d’utile, type culture ou développement durable, c’est comme de passer de la bite à la fouffe. Si mon identité sexuelle a très vite été cernée, ma voie professionnelle reste à écrire.
A la Défense, je suis tout d’abord surpris par le monde incroyable qu’il y a. C’est en permanence l’affluence qui règne aux Halles un samedi après-midi. A croire qu’ils arrivent tous et repartent en même temps que moi, ces microbes ! Mais non, c’est juste qu’à certaines heures, il pullulent, s’entassent dans le métro avant d’être vomis et réingurgités dans des tours dont la hauteur côtoie plus l’enfer que le paradis. Pas pressé, journal dans une main, sacoche dans l’autre, les businessmen sont exactement comme dans les films : clichés. Et il n’y a rien à faire, je me sens particulièrement loin d’eux.
Ce n’est pas faute d’avoir lissé mon apparence au point de passer de tapette volante à vieil ado coincé. Toujours mes lunettes sur le nez, jamais de gel dans les cheveux, seule la cicatrice de mon piercing à l’arcade fraîchement abandonné témoigne de mon passé décadent. Alors que les femmes s’habillent normalement à la
Forteresse, je n’ai pas croisé un seul mec sans costume. Dans le monde du travail, le mâle est comme Ken, sauf qu’en plus du slip, c’est le costume qui est greffé. Il est alors bien difficile pour un jeune stagiaire de 24 ans, malgré quelques travestissements pour se fondre dans le pittoresque de l’entreprise (
baskets violettes chaussures, T-shirt
bleu turquoise pas trop flash ou chemise cintrée, voire même durant deux jours un vrai pantalon de vieux) d’être pris au sérieux. Ca fait un mois que je suis là et je sens bien qu’en réunion on ne me regarde pas comme les autres. Je ne suis pas le seul pédé, mais je suis l’unique terrien !
Le seul témoignage de sexualité vient forcément des spécimens féminins. Imaginez un peu la population des ressources humaines d’une entreprise : des femmes, des mères et des morues. Elles caquettent toutes de mariage et de bébés. Quand l’une revient de congé maternité avec son chiard à peine sorti de l’œuf, toutes se précipitent autour pour admirer ce Picasso. A moins que ce ne soit pour éviter de travailler.
Etre des poules ne les empêche pourtant pas d’avoir des dents (longues). Car étant étudiant en communication, je suis affilié à un projet de communication, donc avec des « communicantes ». Des personnes qui sont d’une incroyable amabilité avec tout le monde, surtout avec leur supérieur hiérarchique. Le midi, elles préfèrent donc manger avec les personnes bien placées qu’avec les simples chefs de projets… Elles passent un temps fou à entretenir leur réseau pendant des heures au téléphone, à pouffer comme des volailles dans l’espoir de prendre du gallon.
Au moins, je n’ai pas accepté le stage en communication interne financière dirigée par Cruella Abbott, dont la tenue et la coupe sortaient tout droit des
Feux de l’Amour. La vilaine avait tenté de me manipuler, mais sous mes airs innocents je suis un vrai brigand. Je l’ai remerciée et m’en suis allé vers d’autres cieux. Ce n’est pas parce que j’ai proposé mon âme au diable que j’accepte d’être mis aux enchères : je vaux bien plus qu’un simple costume, qu’il soit Gucci ou Prada.