Au-delà de l’espace-temps
J’avais une vision assez précise des Etats-Unis. Enfin, « précise » n’est peut-être pas le mot. Parce qu’elle était assez floue aussi, cette vision, et vous conviendrez qu’une vision ne peut être précise et floue à la fois. Paradoxe, quand tu nous tiens.
En fait, de par les films, les séries, les livres, les études, les invasions commerciales, les Etats-Unis me paraissaient juste à côté. C’est un pays occidental, moderne, le modèle tant détesté, le leader tant convoité, la star du J.T. Bref, c’est un pays qu’on connaît. Qu’on croit connaître mieux que l’Inde ou l’Australie. C’est fascinant la façon dont on projette certains clichés sur les pays qu’on va visiter. On imagine les rues, les gens, les couleurs… comme si on y était déjà allé, juste parce qu’on a vu une photo du Taj Mahal ou qu’on connaît Friends par cœur. A chaque fois que je vais quelque part, je suis surpris de constater à quel point je peux être dépaysé par ce qui n’est pas si différent.
Du début à la fin, ce voyage aura été irréel. Un peu comme dans ma vie, mais de manière plus prononcée, je me suis senti en décalage par rapport au monde. La brume dans ma tête, ce sont les nuages sous l’avion, la pollution dans le Grand Canyon, le brouillard de San Francisco.
Rien que l’avion, c’était quelque chose. Ca m’énerve un peu ces gens qui, avant de vous raconter leurs vacances, vous parlent de leurs bagages et du trajet. Mais c’est parce que ça fait partie des vacances, nom de dieu, et que 14 heures dans le ciel, ça laisse des traces ! Je passerai donc rapidement sur la prévoyance d'
Angelounet qui avait créé un dossier relié avec tous les papiers, les trajets, les informations dont nous avions besoin pour notre road-trip mais qui, à côté de ça, a fait sa valise une heure avant de partir… Par contre je ne peux pas ignorer l’avion. Je n’aime pas trop ça parce que, à chaque fois que je le prends, je me dis que je vais peut-être mourir. Je ne ressens pas une peur panique qui me ferait pleurer, non ; c’est une peur froide, consciente de la petitesse de mon être si jamais on devait atteindre le sol un peu trop vite. C’est surtout au décollage (et à l’atterrissage), lorsque la machine est pleine de kérosène, que j’imagine qu’il y a un débris métallique sur la piste, qu’une aile se détache ou qu’un missile nous éclate la gueule. Pendant une minute, je sens la violence de la modernité, je serre les dents autant que les fesses et je me dis que, si je meurs, ce n’est pas grave, j’ai eu le temps d’en vivre des choses quand même. Mais si je pouvais mourir au retour, ça m’arrangerait, l’hôtel est payé, autant profiter des vacances, c’est pas mal comme fin, non ?
En philosophant de la sorte, je dédramatise la situation et une fois que les roues sont rangées, je pète un coup et je me sens plus léger. Voyager, c’est long, mais ce n’est pas si chiant ! Parce que de nos jours, non seulement on vole, mais en plus nous avons tous un écran individuel face à nous avec plusieurs chaînes, films, séries… diffusés en boucle qui permettent de s’occuper autant qu’on veut. Et en plus, Continental Airlines (très bonne compagnie) vous gave régulièrement de bons repas. Le luxe.
Par contre, j’ai vraiment eu l’impression de voyager dans le temps. Nous partions vendredi matin, nous arrivions tôt dans la soirée à San Francisco, et pourtant il se passait quelque chose comme vingt heures entre ces deux moments. Dans l’avion, je ne me voyais donc pas dans un simple engin volant, mais dans une machine à remonter le temps. Et moi qui suis un vrai lapin blanc, j’ai adoré.
Le temps, ensuite, reprend normalement son cours. C’est l’espace, l’ambiance qui est perturbante. Ce que tout le monde un peu enthousiaste se dit lorsqu’il arrive c’est : « putain, je suis aux Etats-Unis ». Nous sommes à l’aéroport de Houston, nous avons moins d’une heure pour le traverser, il n’y a rien à voir et en courant pour ne pas rater notre correspondance, en refaisant les lacets de mes chaussures je me dis : « putain, je suis aux Etats-Unis !!! ». Comme en plus nous changions de destination tous les jours, c’était un renouveau quotidien, un enthousiasme toujours présent.
Mais cette nouveauté, souvent, empêche d’être réellement là. Puisque ce qu’on voit donne le sentiment d’être déjà connu tout en étant en inadéquation avec l’idée qu’on s’en faisait, on se sent déconnecté. En plus, je me suis rendu étrangement compte que, pour profiter des choses pleinement, j’ai besoin d’être seul. En compagnie, je me « branche » à l’autre, j’ai conscience de sa présence et je m’inhibe, je regarde à travers ses yeux. Je grimpe les roches du parc de Yosemite, je suis fasciné par la beauté du lieu, mais je n’arrive pas à croire que je suis là. Je traverse les hôtels de Las Vegas, j’entends les « bling-bling » assourdissants des machines à sous, putain je suis aux Etats-Unis, mais je ne le réalise pas. J’assiste à un coucher de soleil, face au Grand Canyon, mais je me sens loin de ce lieu mythique, c’est irréel, c’est une carte postale que j’ai vue des centaines de fois, c’en est presque banal ; en tout cas, ce n’est pas mystique. C’est beau, mais c’est trop, et c’est tout.
Et il y a eu tous ces moments où, au contraire, je me suis senti vraiment ancré dans le pays. Quand nous mangions des hamburgers aussi gros que nos têtes, de la musique country à fond, un drapeau ricain flottant au-dessus de la route. Quand, après plusieurs jours passés à 30 degrés, on se retrouve entourés des plus gros séquoias du monde, enterrés par plusieurs centimètres de neige. Quand nous sommes seuls à profiter, de nuit, d’une piscine au milieu du désert. Quand je marche sur le Golden Gate Bridge, ce pont qui ne m’a jamais fait rêver, mais qui est symbolique de San Francisco, et que je suis frappé par le gigantisme du lieu qui offre une vue imprenable sur la ville. Quand je passe la soirée à parler anglais avec mon ancienne coloc’ de Londres et ses amies, qu’on se remémore tant de souvenirs et que je revis alors les meilleurs moments de cette année-là. Quand je laisse Angelounet s’éloigner et que je marche seul, au bord d’une falaise surplombant le désert. Je fais alors ce qui me permet de me connecter au monde ces derniers mois, cet exercice un peu idiot qui consiste à se concentrer sur chaque sens, un par un, pour les ressentir pleinement. Et là, facilement, je suis en éveil, pleinement vivant. Je suis là, ici et maintenant, je marche aux Etats-Unis, au milieu du désert, tout seul dans ma tête, et je sais que l’émotion mystique que je rêvais de vivre, le vide de pensée dont j’avais besoin, c’est maintenant que je le ressens, pour quelques secondes seulement, instants emportés par le vent dont je me souviendrai comme la clef de voûte de onze jours de dépaysement.
Hic et nunc. J’entends encore le souffle du vent.
18/10/07 - 19:35
Belle description...je ressens exactement la même chose à chaque fois en avion même si je suis habitué des vols transatlantiques.
Moi je suis tombé amoureux des Etats Unis en 1996 lors de ma première visite...maintenant j'y retourne dès que je peux (au Canada aussi)...c'est une vrai passion, une tranche de rêve à chaque fois, le même émerveillement…
hyperion