Rêves et passions
J’ai fini par comprendre que l’un de mes problèmes résidait dans la carence de passion. Depuis quelques temps, la question est revenue, dans des mails ou en discussion avec ma psy : « quelles sont vos passions ? ». Quand j’entends ce mot et que j’essaie de me l’attribuer, je ne trouve en moi que des souvenirs de lycée, de fac, mais rien qui ne corresponde au présent. Le constat est dur, inévitable, et me renvoie dans la face une énième différence, une nouvelle barrière sociale entre le monde et moi : je n’ai pas de passion.
Bien sûr qu’il y a des choses que j’aime, mais au point de les définir comme une passion ? Non, moi, ce qui me définit, c’est justement que je n’aime rien. Comme le disait
Manupouce il y a deux ans sur une vidéo : « voici Jona. Il n’aime rien, à part la bite ». Alors je dois me prostituer, ouvrir un sex-shop ? La chose ne m’intéresse plus à ce point-là.
Et puis, je me suis rendu compte : si, il y a des choses que j’aime profondément, qui me transportent, dont je peux parler pendant des heures. Mais avec le temps c’est comme si je m’étais séparé de chacun de mes goûts pour coller au mieux aux besoins sociaux ou parce que je ne me trouvais pas assez bon dans le domaine. Mais il y a des choses que j’aime, oui.
Les langues étrangères. C’était facile de considérer des matières d’école comme une passion jusqu’au jour où j’ai compris que j’aurais toujours ces putains de bilingues de naissance devant moi. Bon, OK, j’ai perdu mon espagnol et mon italien, je suis loin de parler anglais aussi parfaitement que je le voudrais malgré mon parcours, mais je doute qu’il y ait beaucoup de gens capables de disserter des nuits entières sur les grammaires du monde. Quand je parle de partir à l’étranger, on me rétorque souvent : « mais pour quoi faire ? ». On est dubitatif lorsque je dis que c’est pour la langue, l’interlocuteur du moment adopte souvent un air signifiant « le pauvre, il est jeune et perdu, ce n’est pas du tout ce qu’il lui faut, de partir à l’étranger ». Je réalise que ce n’est pas qu’une crise de post-adolescence, ce n’est pas qu’une crise de jeune adulte ayant du mal à se conformer, c’est que j’ai perdu depuis trop longtemps contact avec ce qui m’a toujours fait vibrer : apprendre et parler une langue étrangère. Oui, je kiffe grave ça ! Ca ne s’explique pas, ça n’a pas de sens, c’est juste en moi et ça me fait sentir vivant.
Au-delà des langues étrangères, c’est aussi parce que j’aime ma propre langue avant tout. Alors c’est moins excitant parce que je n’ai aucun effort à faire pour bien la prononcer, mais voir les mots jouer entre eux est un plaisir auquel je ne pourrais renoncer. Je ne suis toujours pas écrivain, je suis passé par le journalisme et ce n’est pas par hasard. Alors oui, c’est vrai que je ne suis pas non plus le plus gros lecteur qui soit, je ne suis jamais devenu le rat de bibliothèque que j’aurais voulu, mais ce n’est pas parce que je ne suis pas en train de lire à chaque minute que je n’ai pas le droit de vivre à travers ça. Je me suis toujours senti rabaissé par les gros lecteurs, ceux qui lisent vite et qui ont toujours une dizaine de livres sur leur table de chevet ; mais je n’ai aucune honte à avoir, ce n’est guère la quantité qui compte, mais la qualité.
De l’écriture, je suis passé aux arts en général. Je suis tombé dans la culture il y a quelques années et n’en suis pas sorti depuis. Dans la même catégorie ou presque, je suis fan de beaucoup de séries télé américaines, j’en ai une très bonne connaissance et surtout j’ai un regard artistique sur elles.
Comment alors utiliser ces compétences, ces désirs, ces
passions pour avancer dans la vie ? Il n’est pas nécessairement possible de faire complètement ce qu’on aime et, un boulot qui lierait l’écriture et les langues m’est encore inaccessible. Mais ce n’est pas grave, chaque chose en son temps. De même pour les séries télé, difficile de bosser dans ce milieu (même si un mec de ma classe qui n’y connaissait rien est devenu sémio-narratologue !).
J’ai fini par réaliser qu’en six mois, les annonces proposant des emplois qui m’intéressaient vraiment se comptaient sur les doigts d’une main. Malgré les centaines d’offres que je reçois par semaine, en fait, ce que je cherchais, c’est ce que j’avais sous le nez depuis le début, c’est ce qu’on m’avait proposé et que j’avais refusé car trop perdu à ce moment-là.
Le site culturel pour lequel j’écris depuis deux ans et demi est revenu vers moi. A la base, je ne devais travailler que quatre jours par semaine, ce qui était génial pour moi dans l’optique d’avoir du temps pour souffler et me développer. Et puis, de fil en aiguille, le poste est devenu à plein temps et plus on en parlait, plus ça me faisait envie. Malheureusement, c’est un contrat d’auteur et le salaire est 25 % en deçà de ce que gagnent les gens de ma promo et qu’il me faudrait pour vivre ; mais je me suis dit que c’était toujours quatre fois plus que le RMI que je touche, que j’avais envie de gagner un peu d’argent pour financer mes désirs thérapeutiques, que l’expérience était bonne à prendre, que c’était dans le domaine de l’écriture et de la culture, que tout le monde n’avait pas la chance de bosser dans un lieu plutôt cool avec des collègues vraiment sympas, qu’il y avait des centaines de personnes qui rêveraient d’être à ma place… Ce n’est pas parfait, mais je pense vraiment que ce poste va me plaire. On n’a pas forcément tout, tout de suite, et finalement cette étape est positive.
Le gros point négatif, c’est qu’en contrat d’auteur avec si peu d’argent, aucun propriétaire n’acceptera de me louer un appartement. Je suis donc condamné à rester coincé chez mes parents pendant les six prochains mois au moins, vraisemblablement pour tout 2008. Arg. Mais bon, tout le monde n’a pas la chance non plus d’être hébergé et de pouvoir faire des économies.
Même si je me plaisais vraiment dans cette vie de chômeur actif, je ne voulais pas que l’ennui me gagne et j’ai juste saisi l’opportunité qui s’est présentée. En espérant qu’un jour je puisse accéder à mon rêve : avoir un chez moi, à moi, avec ma déco, sans la fumée de ma mère, sans l’alcool de mon père, avec mes produits, mes déchets, ma saleté, ma maniaquerie. Un jour, je serai chez moi. Enfin à ma place.
03/01/08 - 01:00
Penses-tu tenir longtemps avec ce job, sans argent ? On peut pas trouver un juste milieu entre un travail passionnant et rémunérateur ?O_o
heimdall