Libération des émotions
Lorsque nous naissons, nous ne sommes que chair, sensation et émotion. Tout ce que nous vivons passe par notre corps et nous ressentons tout avec beaucoup de force. Nous l’exprimons avec autant d’intensité. J’ai ainsi été frappé, la dernière fois que j’ai vu un enfant, par l’expression de son visage. Lorsqu’il est heureux, le bébé sourit de toutes ses gencives. En deux minutes, il peut changer d’état et être envahi d’une immense tristesse ou d’une terrible colère. C’est cette colère, je crois, qui m’a le plus surpris. Son visage était totalement crispé et je pouvais percevoir à quel point il en voulait à ses parents de ne pas satisfaire immédiatement son besoin de nourriture.
Lorsque nous grandissons, le mental finit par prendre possession de nous. Allié aux règles sociales, il met des barrières face à tout ce que nous désirons naturellement faire. Un enfant n’hésite généralement pas à pleurer face à qui que ce soit ; mais plus l’on avance dans l’âge adulte et plus il convient de « prendre sur soi », de ne plus « faire l’enfant », de ne plus se laisser envahir par la tristesse ; même la joie est réprimée dans un groupe d’apprentissage ou de travail : il ne faut pas rire en classe tout comme le fou rire dans le monde professionnel peut vite être mal perçu. L’adulte doit couper le contact qui le lie à son corps et à ses émotions pour être uniquement dans une réserve sociale qui lui permet d’agir au mieux de la communauté.
Le mental n’intervient pas qu’à cause de nos interactions sociales, mais aussi pour nous protéger, alors enfant, des émotions ingérables pour nos petits cœurs. Etre séparé de ses parents (idée alors intolérable) est le lot de tous ; mais des événements plus graves peuvent survenir, moments qui nous forcent à mettre de côté toute la douleur afin de continuer à vivre. Refoulez l’expression la plus pure qui vous est offerte de vivre et elle se manifestera alors par des névroses, des infections, des maladies…
Je comprends ainsi, à force d’introspection, de lectures, que depuis quelques années je me fourvoie. Quand j’ai commencé à écrire ce blog il y a cinq ans, j’avais encore une part d’innocence qui me permettait de vivre pleinement mes émotions ; d’où les larmes maintes fois relatées. Mais j’avais déjà mis des barrières face à plusieurs éléments de ma vie, comme mes relations familiales par exemple, et ces barrières n’ont cessé de se multiplier à force de coups dans la gueule.
Or j’apprends qu’il n’y a en fait rien de plus naturel que d’être en colère. J’ai le droit d’être en colère contre mes parents de m’avoir parfois « abandonné ». J’ai le droit d’être en colère contre mes ex de leurs « mauvais traitements ». J’ai le droit d’être en colère contre mon entourage d’avoir été « trahi ». Et tous ont le droit de ressentir ces émotions également. Je me rends compte que, depuis des années, je n’acceptais pas toute cette colère. Que je ne trouvais pas normal d’en vouloir autant à mes parents de leurs erreurs (après tout, personne n’est parfait), que je ne trouvais pas normal d’en vouloir au garçon que j’aime. Mais en réalité, colère et amour ne sont pas incompatibles ; sauf que face à la douleur que cela me provoquait, j’ai, pour « survivre », préféré instaurer une barrière entre les autres et moi, une autre entre mon mental et mes émotions pour toujours analyser le moindre événement de ma vie, pour ne plus être touché par ce qui est impensable, pour ne plus souffrir des disputes quand bien même je rêve d’une harmonie relationnelle totale. En dressant de tels murs, je me suis coupé de tout et de tous, et surtout de moi-même. Je me suis interdit de ressentir, de vivre, d’aimer. Car finalement, c’est simplement là que réside le sens de la vie : celui de ressentir. Juste percevoir des émotions et les vivre pleinement, quelles qu’elles soient.
Tout mon développement personnel, mon travail introspectif entamé depuis plusieurs mois, tourne autour de ça : vivre le moment présent, et uniquement le moment présent, car c’est le seul moyen d’être en contact avec soi, d’être calme et serein. La peur, la rage, les remords, les rancœurs… ne sont que des vues de l’esprit hors du moment présent, focalisées sur le passé ou le futur. Etre dans le moment présent n’implique pas d’ignorer les autres temps. Mais craindre quelque chose qui n’est pas encore survenu, tout comme se lamenter sur un événement passé sont autant de moyens de fuir l’ici et maintenant. Et si des images viennent nous hanter, cela signifie que l’émotion, au moment où elle aurait dû être pleinement vécue, a été refoulée.
C’est un travail d’introspection difficile qui m’oblige à être faible. Je dois être moralement souple pour accepter toutes les sensations qui se présentent. Et passer rapidement de la joie à la tristesse. C’est même douloureux de devoir quitter vingt minutes son boulot pour prendre l’air et pleurer sur la dernière mauvaise nouvelle. Pénible de se rendre compte que ce que je peux vivre actuellement a autant de ramifications avec tout ce que je n’ai pas su gérer par le passé. Cela oblige à tout vivre plus fort, à accepter la tristesse de l’enfant bafoué, de l’ado secret et de l’adulte trahi que j’ai tour à tour été. Mais grâce à cette philosophie je vis également plus pleinement les petits bonheurs quotidiens, du temps passé avec des amis, faire des blagues pourries, des jeux en banlieue…
A force d’être à l’écoute de moi-même, j’arrive à situer, physiquement et moralement, où il y a un problème, une tension. Car si la théorie paraît simple, la pratique est bien plus ardue. Vouloir se libérer des peurs est magnifique ; y parvenir une toute autre histoire. Je reste paralysé par l’angoisse de mal faire les choses, de me tromper ; profondément blessé par la crainte d’être une fois de plus abandonné. Et ce vide, ce vide immense en mon sein, trou sans air que je ne pensais pas trouver et qui en réalité régit une partie de ma vie. Cette fêlure si grande qu’elle rayonne malgré moi. Cette faille régulièrement alimentée par mes relations…
Mais alors que dois-je faire ? Quelle est l’action juste ? De quoi ai-je réellement envie ? Faut-il s’obstiner à rester ? Faut-il maintenir un lien si douloureux ? Faut-il une fois de plus prendre sur soi et avancer avec l’autre ? Ou au contraire le fuir et tenter le chemin seul ?
Questions qui ne peuvent trouver de réponse que dans le moment présent, en tentant de mettre de côté les rancœurs et les peurs.
Inspiration, expiration.
31/08/08 - 19:56
As-tu lu "Se Libérer Du Connu" de Krishnamurti?
jazzhead