Ma journée, ta journée, notre journée, leur journée.
Quand je ferme les yeux, il fait nuit.
Quand je les ouvre, il fait nuit aussi.
On est le 24 janvier.
Il est 09:30 quand je m'aperçois que Béatrice a laissé un message vocal sur mon téléphone :
"Est-ce que tu pourrais passer voir ton père ? Il a besoin d'un petit peu de compagnie."
Je me tire difficilement du lit, me dirige vers la cuisine, me sert un thé, file vers la salle de bain. Tout ça sans réfléchir, en effectuant les même gestes routiniers, mais surtout pour éviter de réfléchir.
J'attrape les premiers vêtements qui me tombent sous la main, endosse mon sac à dos, récupère la perceuse, les pieds pour réhausser le lit, comme elle m'avait demandé et les écrous.
J'arrive chez toi, il est presque 11:30. J'ouvre la porte avec le trousseau de clés que tu m'a laissé. Tu es là, mal installé sur ton canapé. Tu bégayes 3 mots pour me dire que tu viens juste de recevoir le message que je t'ai laissé 2 heures plus tôt. On s'embrasse, mais sans entrain. Tu as encore un peu de poudre de médicament sur la commissure des lèvres. On discute, un peu. Je te dis que je passerai à Bégin récupérer les papiers qu'on doit te remettre. Tu parrais fatigué, à bout de force.
Je vais t'installer des pieds de lit. Tu me taquines de temps en temps sur ma manière de tenir la perceuse. On se balance 2 ou 3 vannes histoire de rigoler. Mais on rigole 5 secondes. Après, on ne sait plus quoi se dire. On a jamais été doué pour communiquer de toute façon.
Tu passes ta journée à faire des aller-retour le dos courbé, d'une démarche mal-assurée, entre ton canapé et les wc. Je fais chauffer de l'eau pour les pâtes. Te demande ce que tu veux manger. Tu n'as pas faim. Tu restes allongé. Je mange les pâtes, seul. Tu t'es endormis les pieds encore dans tes chaussons touchant le sol. Tu n'a même pas eu la force de t'allonger complêtement. Tu parrais souffrir, mais tu ne dis rien. Drogué.
Je n'ai pas encore pleuré.
J'attrape ton dossier où il y a tout tes papiers de santé, ta carte vitale et je me dirige à pied vers l'hôpital. Je m'allume une cigarette et tire dessus comme un pompier. Sur la route, une petite mamie me demande son chemin. Je lui indique, elle repart bien rapidement en me remerciant.
A l'accueil, l'infirmière me demande quelques formalités sur l'identité de mon père.
Date de naissance ? ... 1er septembre 49.
C'est pour une IRM ou un Scanner ? Je ne sais pas.
Il est venu quand ? Je ne sais pas. Je ne m'en suis pas occupé.
Je ne m'en suis pas occupé. La phrase résonne dans ma tête comme un écho au fond d'une grotte. Il a fallut que je prononce ces mots pour m'en rendre compte. J'ai presque honte devant elle de mon manque d'attention. Puis je me dis que si toi et moi les rôles avaient été inversés, tu n'aurais même pas sû répondre à la question "Date de naissance ?".
Il y a 2 mois, tu me harcelais encore au téléphone à propos de l'incroyable découvert de mon compte bancaire, plein de lucidité. Je répondais encore par phrases courtes pour écourter notre conversation. Tu ne dois pas connaître le dictons bien populaire de l'argent ne fait pas le bonheur. Tu as passé 56 années de ta vie à courir derrière ces petits billets verts pour une retraite bien confortable. Et maintenant ? Tu en fais quoi de tes petits billets, allongé, mourrant sur ton canapé ?
Je n'ai pas encore pleuré, mais j'ai les yeux qui piqûent. Juste parce que j'ai honte de ne pas pleurer. De ne pas savoir si j'ai peur de te perdre.
Je repasse chez toi demain à 10:00.
De toute façon, tu ne m'entends pas, tu dors.
25/01/06 - 08:17
:-( courage. jepeux pas faire gd chose de plus malheureusement ! :-(
philou10eme