Une fraternité de piranhas...
Bonjour. Je fais face à un vrais dilemme.
Ma grand-mère disait :
Il ne faut jamais vendre ni acheter à ses proches, car ils surestiment toujours ce qu’ils te vendent et sous-estiment ce qu’ils t’achètent.
Dans la famille, nous avons une morale qui ressemble aux fables de la Fontaine.
Le Dilemme concerne mon frère qui me dépasse de trois ans. Il y’a toujours eu entre nous une sorte de concurrence plus ou moins loyale. J’ai longtemps passé pour l’enfant model : l’intello qui a réussi ses études, qui sait peindre, prend le temps de lire et surtout qui brille lors des discussions…
Lui, il a quitté l’école à seize ans à a travaillé pendant un bon moment comme ouvrier. Quand il parle, les gens se rendent immédiatement compte que c’est un beauf. Sa logique et ses raisonnements sont ceux d’un gosse qui n’a jamais quitté son bercail. Mais il s’est bien entraîné au commerce et à l’exploitation des autres. A présent, il est entrepreneur et construit des chalets en montagne pour bobos. Il croule sous l’argent. Il débarque chez mes parents avec sa voiture qui vaut cinquante mille euros pour faire son coq et leur expliquer que moi, j’ai fais fausse route et que les artistes sont des ratés. Et là, je ne parle même pas des médisances au sujets de mon homosexualité. Il n’a jamais vu un de mes amants et je sais rien de ma vie de gays, mais quand il en parle avec mes parents, il me décrit comme un débauché ivrogne qui passe ses nuits à payer des prostitués ados.
Il y’a quelques mois, un cas de force majeur a fait qu’il me doit 50 euros. Je comptais vite les lui rembourser car on ne gagne rien à devoir quoique ce soit aux gens dépourvues de générosité. Même leurs cadeaux mieux vaut les refuser. Sans tarder, et comme toujours, il a utilisé cette bêche pour profiter de moi. Il est venu chez moi et m’a dit :
Ne me rembourse pas en argent. Fais-moi plutôt un tableau.
Je ne sais pas ce qui m’a empêché d’être méchant avec lui ce soir et de le remettre à sa place. D’abord, les peintures à l’huile ne coûtent pas cinquante euros, et ça il le sait. Cinquante euro est le prix d’un tableau industriel chinois fait en carton ou en résine et reproduit à cent mille exemplaires.
Son geste n’avait nul autre but que celui de rabaisser mon métier.
Ensuite, je pourrais bien prendre sur moi et lui passer une de mes œuvres. Le problème est que ce serait un trop beau tableau pour un type pareil, car il est le genre à vous offrir des stylos ou des casseroles pour votre anniversaire. Il ne m’a d’ailleurs offert aucun cadeau ces dix dernières années malgré ses va et vient en Suisse et en Italie, et je sais qu’il offre des cadeaux assez coûteux à beaucoup de gens.
Et puis si je lui passe le tableau, il va raconter à tout le monde que la misère me fait brader mes tableaux à 50 euros. Alors les autres cousins, tantes et oncles vont venir profiter à leurs tour, tellement ils aiment payer les choses le quart de leur prix. Ors, eux aussi sont le genre à vous offrir des stylos et des casseroles.
En fait, même à 50 euros, ils estimeront qu’ils ont trop chèrement payé mes peintures.
L’autre jour, il est encore venu chez moi. Juste avant l’aîd, il m’a apporté ses vêtements usagés. Il m’a dit : Chez nous en Italie, des nouveaux vêtements sortent tout le temps encore plus chics et plus beaux. Alors je change ma garde robe chaque année. Tiens mes vêtements de l’année passé.
Il ne m’a jamais offert une veste ou des gants neufs et il me ramène un cabas rempli d’habits usagés qu’il n’a même pas pris la peine de laver et de plier. Y’avait même ses slips dedans.
Puis il a terminé : Je sais que la vie de peintre et dure.
J’ai pris le cabas et lui ai dit : C’est sympa. Je cherchais d’ailleurs des chiffons pour mes pinceaux.
J’ai pris l’un des pantalons et je l’ai mis en petits morceaux devant lui, et je lui ai appris qu’un peintre doit toujours avoir plusieurs pièces de tissu avec lesquels il doit tout le temps enlever la peinture des pinceaux afin que les couleurs ne se mélangent pas et que le tableau ne ternissent pas en virant au gris. J’ai ainsi coupé au cuteur tous les vêtements qu’il a ramené.
Il est devenu rouge de rage et m’a dit : Mais tu déchire des vêtement intactes ?
Je lui ai répondu : Heu, je croyais que tu me les a offert pour ça.
Il est parti meurtri, sans toucher une goutte du thé que je lui ai servi. D’ailleurs, il fait toujours exprès de ne jamais toucher les trucs que je lui sers. Il les laisse refroidir comme s’il ne les a pas vu.
J’espère que ça lui servira de leçon et qu’il ne recommencera plus ses provocations.
Revenons au tableau.
Je comte bien lui faire son tableau mais je vais prendre quelques précautions. D’bord, je ne mettrais pas ma signature officielle. Je vais créer une autre signature sans rapport avec la mienne. Ensuite, je vais lui faire un tableau représentant la fameuse biche avec la rivière, les montagne et la forêt de sapin. Ce sera un tableau insipide, sans originalité, ni charme ni reliefs. Je changerai ma palette pour mettre des couleurs avec lesquelles je n’ai pas l’habitude de travailler, si bien que personne ne le croira quand il dira le nom de celui qui l’a peint. Il lui plaira sans doute vu qu’il est inculte et complètement béotien. Et puis, comme ça, si demain ma côte d’artiste augmente, il ne pourra pas le vendre et en tirer un bon prix.