Mort du dernier Empereur d'Autriche, le Bienheureux Charles
« Charles d’Autriche voulut toujours être au service de la volonté de Dieu. La foi fut le critère de sa responsabilité de souverain et de père de famille. »
Jean-Paul II
Charles de Habsbourg-Lorraine (° Presenbeug, 17.08.1887-Funchal (Portugal), 1er.04.1922), empereur d'Autriche (1916-1918), roi de Hongrie (1916-1922), roi de Bohême, d'Illyrie, de Dalmatie, de Croatie, de Slovénie et de Galicie
Epouse à Schwarzau 21.10.1911, Zita, Marie de la Grâce de Bourbon-Parme (° Villa dei Pianore (Italie), 9.05.1892-Zürs, 14.03.1989), princesse de Bourbon-Parme, fille de Roberto de Bourbon, duc de Parme et de Maria Antonia de Bragançe, infante du Portugal
Ils eurent 8 enfants :
1. Otto (1912-…), archiduc d'Autriche, épouse en 1951 la princesse Régina de Saxe-Meiningen (1925-…), dont postérité
2. Adélaïde (1914-1971),
3. Robert (1915-1996), épouse la princesse Marguerite de Savoie-Aoste (1930-…), dont postérité
4. Félix (1916-…), épouse en 1952 la princesse Anne-Eugénie d'Arenberg (1925-…), dont postérité
5. Karl-Ludwig (1918-…), épouse en 1950 la princesse Yolande de Ligne (1923-…), dont postérité
6. Rodolphe (1919-…), épouse la comtesse Xénia Tchernichev-Bézobrazoff (1929-1968), dont postérité. En 1971, il se remarie à la princesse Anne Gabrielle de Wrede (1940-…), dont postérité
7. Charlotte (1921-1989), épouse Georges duc de Mecklembourg, sans postérité
8. Elisabeth, née posthume (21 mai 1922-1993), épouse le prince Heinrich de Liechtenstein, dont postérité
Charles François Joseph Louis Hubert Georges Othon Marie de Habsbourg-Lorraine naît le 17 août 1887 en Autriche. Il est le petit-neveu de l’empereur François-Joseph.
Jeunesse et éducation
Il est élevé avec piété par ses parents et ses maîtres. Son premier professeur, le Père Geggerle, dominicain, fait remarquer sa réceptivité aux valeurs religieuses à une stigmatisée, la mère Vicentia, qui lui répond par ce commentaire inattendu : « Oui, nous devons l’envelopper de nos prières, car il sera empereur et aura à souffrir grandement. Il sera une cible pour le démon. » Le Père rapporte cette prophétie au comte et à la comtesse Wallis chargés de l’éducation du jeune garçon, lesquels constituent alors un petit groupe de prière, ‘La Ligue’, recrutée dans le cercle des amis et des relations de Charles. L’enfant reçoit un éducation soignée qui se poursuit par des études secondaires, chez les Bénédictins. On l‘initie à la musique. Il apprend toutes les langues qui se parlent dans le vaste empire austro-hongrois qui compte alors plus de 50 millions d’âmes, connaissance nécessaire pour celui qui est le troisième des successeurs potentiels de l’empereur. En outre, l’anglais, le français,…et le latin. Et pour finir, des études de droit à Prague.
Comme il n’a guère de chances de devenir empereur, il se voue à une carrière militaire. Ayant reçu dès l’âge de 16 ans le grade de sous-lieutenant, il continue sa formation et accède par son mérite à des échelons supérieurs.
Mariage
En 1910 il a 23 ans et l’empereur François-Joseph lui dit que le temps est venu de choisir une épouse. Choix déjà fait dans son cœur, car il a été séduit par la pieuse princesse Zita de Bourbon-Parme. Lui-même ne manque jamais la messe quotidienne sauf nécessité. En 1911, il emmène la jeune fille au pèlerinage de Mariazell où, devant le Saint-Sacrement, il la demande en mariage. Tous les deux se mettent alors sous la protection de la sainte Vierge. La veille du mariage qui sera béni par le Pape Pie X, à Rome donc, Charles dit à sa fiancée : « Maintenant, nous devons nous aider mutuellement à gagner le ciel. » Mariage célébré le 21 octobre 1911. Le pape lui donne un chapelet en or dont il fera un usage intensif, (surtout dans les dangers de la guerre, au point de l’user complètement). Puis, au cours d’une audience privée accordée à Zita, le saint Pontife lui prédit que son époux deviendra empereur et que ses vertus seront un exemple pour tous les peuples. Belle union, d’un amour sans faille et grandissant, qui sera bénie, en dix années de vie commune, par la naissance de huit enfants.
Héritier- un pacifiste convaincu
Mais ce n’est pas la même sérénité dans le ciel international qui s’assombrit tandis que des peuples, pour la plupart chrétiens, s’apprêtent à s’entretuer. Pie X en est atterré, surtout lorsqu’il songe à ses fils prêtres qui vont s’affronter dans les deux camps. Le fatal attentat de Sarajevo où périt l’archiduc François–Ferdinand, héritier présomptif du trône, est l’étincelle qui risque de mettre le feu aux poudres. Aussitôt Pie X écrit à Charles, devenu à son tour l’héritier présomptif et le prie d’exposer à l’empereur François-Joseph son grand-oncle les immenses malheurs qu’une guerre ne manquerait pas d’entraîner pour l’Autriche et l’Europe tout entière. Mais ceux qui militent en faveur de la guerre ont vent de l’affaire, et l’envoyé du Vatican chargé de transmettre cette lettre est bloqué à la frontière italienne…
Personnellement, Charles, pourtant privé du message de Pie X, est hostile à cette guerre alors que tout le monde la souhaite de part et d’autre, à quelques exceptions près (comme Jean Jaurès assassiné à la veille du conflit). Pourtant lorsqu’elle éclate, l’archiduc Charles, avec son grade de général, ne se dérobe pas et se distingue même sur le front de l’Est. Les victoires obtenues sur ce terrain d’opération ou sur d’autres encore, sont dues en grande partie à lui. Il n’a pas peur d’aller souvent au front et de parcourir les tranchées pour être près de tous, spécialement de ceux qui souffrent. C’est ainsi qu’un jour il rencontre sur le terrain un certain Wojtyla, officier polonais avec qui il a un bref contact. Celui-ci, qui le vénère, donne le nom de Charles à son deuxième fils, lequel n’est autre que Karol Wojtila, le futur Jean-Paul II.
Empereur et Roi
Le 21 novembre 1916 meurt l’empereur François-Joseph, et notre archiduc Charles devient empereur d’Autriche sous le nom de Charles Ier, et le 30 décembre suivant il est couronné Roi de Hongrie dans la cathédrale de Budapest avec le nom de Charles IV de Hongrie. Le jeune empereur a compris qu’au point où en sont les choses, une victoire par les armes est impossible. Il n’a dès lors qu’une idée : mettre fin à la guerre qui a déjà fait des millions de morts et impose de tels sacrifices aux populations que l’Autriche ne sera plus en mesure de les supporter encore longtemps.
Tentatives de paix séparée
Dès son avènement le 22 novembre 1916, il chercha les voies de la paix avec les Alliés et notamment la France. Il entama alors une négociation secrète, par l'intermédiaire de ses beaux-frères, les princes Sixte et Xavier de Bourbon-Parme, avec le gouvernement français, sous les auspices de Jules Cambon, Secrétaire général du Quai d'Orsay, d'Aristide Briand, Président du Conseil et du Président de la République Raymond Poincaré, En ce qui concerne l'échec de la tentative de paix, Anatole France a parfaitement résumé la situation en écrivant : « Ribot est une vieille canaille d'avoir négligé une pareille occasion. L'Empereur Charles a offert la paix, c'est le seul honnête homme qui ait paru au cours de la guerre ; on ne l'a pas écouté. »
En août 1917, après une sanglante bataille, il pleure à la vue des corps mutilés et défigurés. On l’entend alors murmurer : « Personne ne peut justifier cela devant Dieu. Je dois mettre fin à cela le plus vite possible. » Il fait deux tentatives pour négocier la paix, tentatives de paix séparées qui seront avortées par Clémenceau, ennemi inconditionnel des Habsbourg .
et il est le seul souverain ou chef d’état à soutenir le Plan de paix proposé par le Pape Benoît XV, mais ses projets échouent à cause de la volonté belliciste qui prévaut dans les deux camps.
Au moins cherche-t-il à humaniser cette guerre… autant que cela est possible : prohibition du gaz moutarde, respect du patrimoine historique, interdiction de bombarder les villes sans discernement. Il s’oppose à la guerre totale et cherche de toutes ses forces à empêcher ses alliés allemands de lancer la guerre sous-marine. En vain ; mal leur en a pris car cela provoque l’entrée en guerre des Etats-Unis. Il refuse, en vain aussi, de faire passer Lénine en Russie, car il nourrit des craintes justifiées pour l’avenir des pays de l’Est si la Russie sombrait dans le communisme, alors que son intérêt immédiat serait de voir imploser cette Russie faisant partie du camp adverse.
Un empereur soucieux des malheurs de ses peuples
Dans son Manifeste d’Accession au trône, il déclare : « Je veux faire tout ce qui est en mon pouvoir pour mettre un terme, sans délai, aux horreurs et aux sacrifices de la guerre, et donner à mes peuples les bienfaits de la paix. »
Il est affligé de voir la population civile souffrir des restrictions et du froid. Alors, au Palais, il se met, lui et sa maison, au régime des rations militaires et, devant les officiers gênés, il se contente de manger du pain noir. Ses célèbres beaux chevaux servent à porter du bois de chauffage à ceux qui ont froid à Vienne.
En politique intérieure, il voudrait des réformes sociales. C’est le premier des gouvernants à créer un Ministère des Affaires sociales qui s’occupe notamment du logement et prévoit des indemnités de chômage, lequel sévit en ce temps de guerre. On l’appelle “l’empereur du peuple” ; les socialistes eux-mêmes reconnaissent qu’on peut parler avec lui comme avec un frère. Plus large d’esprit que les hommes politiques de son entourage, il voudrait tenir compte de la diversité des peuples de son vaste empire en créant un gouvernement de type fédéraliste qui accorderait une large autonomie aux États membres, notamment aux Slaves et à la Pologne dont l’Autriche détient une partie. Au lieu de cela, après la guerre, l’empire autrichien sera complètement démantelé et les petits États isolés n’auront pas la cohésion nécessaire pour faire face à l’impérialisme soviétique.
Trahi par tous
A la fin de cette guerre, étant dans le camp des vaincus, et la république étant proclamée par les socialistes, il renonce à l’exercice du gouvernement pour éviter des souffrances supplémentaires à la population avec une guerre civile, mais sans abdiquer toutefois (et là-dessus, Zita, inflexible, l’encourage). D’après leur fils aîné, Otto, interviewé au moment de la béatification, cette idée de “droit divin” qu’on lui a reprochée, loin de constituer une prétention à l’absolutisme, permettait au contraire d’éviter la tyrannie d’un pouvoir méconnaissant le droit supérieur de Dieu, car c’est Lui qui “donne d’en haut ” l’autorité à ceux qui gouvernent, comme Jésus le dit à Pilate.
– Question : Quelle est selon vous la leçon politique la plus importante de votre père ?
– Otto de Habsbourg : Certainement la leçon la plus importante est qu’il faut reconnaître qu’il y a une limitation du pouvoir. Ni un monarque ni un dictateur ni une majorité n’ont le droit de légiférer contre les droits inaliénables que l’homme à l’image du créateur possède. Dans ce sens il peut être un exemple pour les hommes politiques qui de plus en plus s’éloignent de cette idée et croient que dès qu’ils ont une justification par une majorité, cela leur permet de violer les droits de l’homme.
Charles plie donc devant la nécessité et s’éloigne du gouvernement. D’abord relégué dans un petit château en Autriche, il vit ensuite hors frontières à Prangins en Suisse, mais beaucoup lui sont restés fidèles et, en Hongrie, on réclame son retour. Il y fait deux essais de restauration (sans aucun emploi de la force d’ailleurs), la deuxième fois sur la demande de Benoît XV qui craignait, à juste titre, la mainmise du communisme sur ce pays. Mais l’amiral Horthy, par ambition, le dessert et finalement le trahit.
Un exil pénible
Il est alors exilé sur l’île de Madère au Portugal, où il est bientôt rejoint par sa chère famille. La population de Funchal, la capitale de l’île, lui est vite conquise. L’évêque du lieu témoigne : « Aucune mission n’a jamais contribué aussi efficacement à raviver la foi de mon diocèse que l’exemple que l’empereur nous a donné dans sa maladie et dans sa mort. » Il loge dans une villa qui n’est pas faite pour y passer l’hiver. La maison est humide. La famille est pauvre et souffre du froid et de la faim. La situation matérielle de la famille impériale était dramatique. Elle n'avait plus aucune source de revenus, tous ses biens privés ayant été mis sous séquestre et la charge de son entretien ayant été confiée, par la Conférence des Ambassadeurs, aux États successeurs, qui n'ont jamais versé l'allocation fixée. Zita était alors enceinte de son 8e.
Une fin exemplaire
Quand il s’y résous enfin, c’est trop tard. Il fait appeler son fils l’archiduc Otto à son chevet (son fils aîné qui pourrait prétendre à la royauté) afin qu’il voie “comment un catholique et un empereur doit se conduire quand il meurt”. Il offre sa vie pour que ses peuples soient réunis (anticipation prophétique de ce qui se réalisera au sein de l’Union Européenne…). Sa femme le soutient dans ses bras ; il lui déclare une dernière fois son grand amour. Dans son agonie, le pauvre exilé lui murmure ces mots: « Je voudrais tant rentrer chez moi. Pourquoi ne me laissent-ils pas rentrer ? » Il regarde le Saint Sacrement exposé dans sa chambre. Sa dernière parole est : « Jésus ». Il meurt la conscience en paix le 1er avril 1922. Il n’a pas encore 35 ans. Toute l’île se presse à son enterrement. . Charles est enterré dans l'église Nossa Senhora do Monte sur les hauteurs de Funchal. Son cercueil est déposé dans une alcôve en dessous d'un grand crucifix. Son fils aîné, Otto devint alors le chef de la maison de Habsbourg-Lorraine.

Otto de Habsbourg
Un entretien avec Otto von Habsburg, président de l'Union Paneuropéenne Internationale. Otto von Habsburg souligne les convictions chrétiennes qui animait l'action politique de l'ancien empereur, à une époque marquée par la tragédie de la première guerre mondiale
Q: Quel est selon vous le geste religieux le plus remarquable de l'empereur?
Otto: Le geste religieux le plus remarquable de mon père a été que c'est sans doute l'unique chef d'état dans la première guerre mondiale qui a véritablement recherché la paix mu par sa conscience de chrétien et qui a été au front, en personne. Il a d'ailleurs travaillé intimement avec le Pape pour obtenir une paix dans l'esprit chrétien.
Q: Comment votre père a-t-il vécu, du point de vue de sa foi, les circonstances politiques qu'il a dû affronter au cours de son mandat?
Otto: Mon père croyait dans son interprétation qui est différente des fausses interprétations de ce qu'on a appelé le droit divin. Le droit divin de la politique a été exprimé dans la réponse du Christ à Ponce Pilate où il lui dit qu'il n'aurait pas de pouvoir si celui-ci ne lui avait pas été donné d'en- haut. Cela signifiait pour lui que la tâche d'un souverain n'était pas de croire que c'est à sa personne que le pouvoir est attaché, mais que le pouvoir était pour lui une responsabilité suprême de faire tout ce qui est possible dans le sens de la volonté divine et dans l'esprit de notre religion. On l'a beaucoup critiqué à ce sujet, mais cela n'était pas justifié. Le droit divin est la plus forte limitation du pouvoir qui devient une tyrannie dès qu'il se libère de ces limites.
Q: Quelle est selon vous la leçon politique la plus importante de votre père?
Otto: Certainement celle que je viens d'indiquer, c'est-à-dire qu'il faut reconnaître qu'il y a une limitation du pouvoir. Ni un monarque, ni un dictateur, ni une majorité n'ont le droit de légiférer contre les droits inaliénables que l'homme possède par sa création à l'image du créateur. Dans ce sens il peut être un exemple pour les hommes politiques qui de plus en plus s'éloignent de cette idée et croient que dès qu'ils ont une justification par une majorité cela leur permet de violer les droits de l'homme.
Q: Vous avez vu votre père mourir à Madère. Quels souvenirs conservez-vous de ce moment?
Otto: Ayant eu la possibilité d'assister à sa mort je sais comment un chrétien peut mourir. C'est la leçon qu'il a voulu me donner et c'est une leçon que je n'oublierai jamais.
Fête: 1er avril
Réf. dans l’Osservatore Romano: 2004 n.40 p.1-3.8.10 - n.41 p.4
Réf. dans la Documentation Catholique: 2004 n.20 p.955-956