Fonds de tiroirs 28
Ma journée commençait sans Turlupet à la sonnerie aigrelette et atroce du réveil. Je tendais vite la main pour l’arrêter afin qu’il ne réveillât pas la petite. L’épreuve qui suivait — quitter le lit, les draps, le corps assoupis à ses côtés — était redoutable : la température marquait sous zéro dans la chambre. Vite s’habiller, ne pas traîner surtout.
Parvenu à la cuisine m’attendait une autre épreuve, tout aussi redoutable : allumer la cuisinière à feu continu, ce qui revenait à d’abord en vider le foyer de ses cendres, à froisser du vieux papier journal, à empiler au-dessus des brindilles et des branchettes d’un diamètre croissant, puis à verser dessus quelques boulets, pas trop. Après une dernière vérification, craquer une allumette et mettre le feu au papier, sans oublier d'ouvrir la petite grille du foyer. C’était ensuite une attente anxieuse. Va-t-il prendre ? Car, sinon, il fallait tout recommencer : la poussière, les cendres s’envolaient, je me brûlais les doigts.
La température de la cuisine était plus clémente que celle des autres pièces de la maison parce qu’elle était la seule chauffée : neuf degrés en général au lever, affichés par le thermomètre que j’avais eu soin de suspendre. Tout de même, cela faisait peu !
Du temps que le charbon dans le foyer de la cuisinière veuille bien flamber, l’eau que j’avais mis à chauffer sur le gaz était prête. Je n’attendais jamais qu’elle bout, je la prélevais à la louche pour la verser au-dessus du café en poudre. J’en mettais toujours trop dans le filtre en papier. La cafetière, toujours la même, aura résisté à près de vingt ans de pérégrination, vieille faïence jaune et fendillée qui doit encore survivre quelque part. Il y a des objets ainsi qui semblent faits pour résister à tous les aléas.
Enfin, je pouvais m’attabler et me verser un grand bol de café fumant. Le bol, lui, n’a pas résisté. Il s’agissait d’un bol de grande contenance, une espèce d’intermédiaire entre le bol et le saladier, destiné à mon seul usage. J’avais besoin au matin d’un coup de fouet et d’un peu de tachycardie pour affronter la journée. Je ne m’asseyais pas toujours, souvent je le buvais debout. Aussitôt après le café j’allumais la première cigarette.
J’étais prêt alors, j’avais enfilé ma combinaison de travail, une de ces combinaisons de mécanicien en coutil bleu avec de nombreuses poches et de l’amplitude. Je m’étais muni en dessous de couches superposées de sous-vêtements et d’un gros pull-over que complétait parfois une couche de papier journal plié en quatre sur la poitrine. Je passais aussi un passe-montagne. Enfin je chaussais ma grosse paire de solides brodequins.
Un dernier regard. Il fallait maintenant affronter le dehors. Toujours, au moment de descendre dans la cuisine, je jetais un regard à travers la buée de la fenêtre sur le ciel encore pris par la nuit. Je tentais d’y déceler les indications météorologiques de la journée à venir, quoiqu’il ne fallût pas se montrer grand clerc pour en deviner le cours : aujourd’hui comme hier, comme chaque jour depuis que nous y étions, il pleuvrait immanquablement, un peu plus ou un peu moins, avec des accalmies plus ou moins brèves, plus ou moins longues, avec un caprice entêté, mais il pleuvrait.
Je sortais alors qu’il faisait toujours nuit. D’abord j’éprouvais un peu de bien-être, de sentir la chaleur accumulée par mon corps protégée par les épaisseurs de mes vêtements, le café qui faisait comme une boule chaude dans l’estomac et le froid qui piquait au visage, au nez, l’humidité qui ne me pénétrait pas encore.
Je me dirigeais vers les bâtiments d’élevage, les cent cinquante îles-de-garde logées dans l’ancienne étable du temps où Turlupet s’exerçait à l’exploitation laitière.
Il me fallait affourager les bêtes. J’aimais ce moment de pénétrer dans la chaleur de la bergerie, cet ac-cueil qu’elles me faisaient, les bêlements déclenchés par mon apparition. Je leur parlais. Les animaux, moi, ça m’a toujours reposé, ça remonte à mon enfance. J’ai jamais eu avec eux de problèmes insurmontables. C’est rare aussi que j’ai connu la peur, même devant un animal menaçant. Un accident, avec un animal, ça vient toujours d’une erreur de l’homme, au départ. Je distribuais le foin, puis les céréales. A voir tous les dos des brebis rangés et serrés face aux mangeoires, j’étais satisfait au bruit même de leurs ganaches en action.
Après, je balayais le couloir central, paillais les enclos et je fumais une cigarette en promenant un regard sur les bêtes.
Fallait ensuite quérir la mule dans l’écurie, l’amener à composition, la harnacher. Ca a l’air simple, comme ça, à première vue, croupière, guide, culeron et avaloire, collier et dossière, sous-ventrière, porte-brancard, reculoire, collier, sellette, œillères, bride, mors frontal, muserolle, tétière, du cuir, des courroies, ça s’emberlificotait... La mule, elle aidait pas beaucoup... Il m’avait montré, Turlupet, une fois, après il me fallait me démerder seul, avec le froid, les doigts gelés, les nuages de vapeur qui sortaient des naseaux. Elle montait, la vapeur, de tout son corps à la mule, dans le petit matin brumeux.
Quand elle était enfin harnachée, fallait la faire reculer dans les brancards. Ah, ça, elle aimait pas, elle, reculer ! Ça lui était pas naturel. Elle rebiffait toujours en mâchouillant ses mors à grands coups de ganache. Encore fallait-il tenir les brancards pour les rentrer dans les porte-brancards, un côté puis l’autre, c’était rare que ça marche du premier coup.
Quand enfin ça y était, j’allais ouvrir la grande porte, le passage où était entreposé le tas de betteraves, les fourragères. Elles étaient pas bien grosses, c’étaient même les plus petites fourragères qu’on avait jamais réussi à produire dans la région. Ça faisait rire tous ceux qui les voyaient. Une variété naine en quelque sorte. Il était gelé aussi, le tas, plein de boue bien raide. Je faisais encore reculer l’attelage pour être au plus prêt et ensuite, une à une, les mains pleines de glaise, j’envoyais dans la carriole. C’était compté. Il m’avait dit, Turlupet, la ration. Il calculait toujours au plus juste, serré, pas question de gaspiller, il fallait que ça dure tout l’hiver, pas question d’acheter à l’extérieur.
Bon, enfin nous allions pouvoir partir. Nous partions. Je venais m’asseoir tant bien que mal sur l’espèce de planche brinquebalante qui servait plus ou moins de banc. Il fallait faire attention où poser les pieds ! Et hue ! On y allait, Ah, nous avions fière allure, les ceusses qui nous croisaient, nous doublaient, ils n’en revenaient pas de voir un pareil attelage, il n’y avait que chez Turlupet qu’on pouvait voir un spectacle semblable, une curiosité... La carriole, à elle seule, valait le détour, ça faisait un choc la première fois.
Nous nous enquillions dans un petit chemin de traverse, dans des ornières, la boue, toujours les flaques, nous traversions un petit bois éthique de bouleaux, des aulnes, des coudriers, des saules, que des essences qui aiment l’imbibé, la mousse, les sphaignes, les prêles, éponge.
Nous déboulions enfin devant la première barrière de la première pâture Turlupet. Impossible de rater ça, de se méprendre ! Ses barrières ressemblaient à nulle autre. Tout à fait uniques, petits chefs-d’œuvre de rafistolage, pas deux semblables, de l’art contemporain, des assemblages, leur place au Met, esbaudissement du badaud américain, very beautifull wonderfull ! Toujours, le principe était le même. Surtout de la récupération : bouts de bois, de tôle, fil de fer, barbelé, planches, morceaux de caisse, et même chiffons et vieilles couvertures, ferrailles diverses, montant de lit métallique, grille d’égout, pneus… C’était plus des barrières, c’étaient des barricades ! Des choses imprenables, on aurait eu meilleur temps de passer à côté ! Tout ça, était lié à coups de bouts de ficelle, de nœuds compliqués, d’entortillage de fil de fer, de pointes de barbelé, fallait trouver par où commencer, pas oublier les étapes, l’ordre des opérations, sinon, c’était alors fichu ! C’était comme un casse-tête chinois inextricable et alors, surtout pas s’énerver !
Chaque barrière, y en avait pour dix minutes, un quart d’heure de dégagement, comme un coffre-fort, du doigté, de la patience, de la méthode, passer l’attelage, puis, aussitôt, remettre tout en place, encore autant de travail, encore un quart d’heure ! Remonter en selle, Hue, Dia ! Mille mètres à peine, et c’était la suivante, Rebelote ! Chacune avait ses finesses, ses particularités, sa physionomie, son secret... Il se répétait pas, Turlurpet, dans l’inspiration ! Il y en avait, comme ça, cinq passages délicats en tout, rien qu’en opérations de démontage et remontage, ça prenait bien deux heures, deux heures et demi, aller-retour, je n’exagère pas.
Chaque pâture où je passais, je faisais ma distribution. Elles me voyaient venir, les brebis, elles me fonçaient droit dessus. J’avais au cul de la carriole un véritable attroupement. Et elles gueulaient ! Elles étaient affamées, ces bêtes. Je laissais la mule avancer toute seule, la bride sur le cou, et moi me tenais tant bien que mal debout ou à peu près, derrière, en tournant le dos à l’animal, je larguais mes betteraves, en les comptant, que chaque bédigue ait sa ration, mais pas plus. Petit à petit, je les semais comme ça, les brebis, à ronger leur racine dans la boue. C’était tellement spongieux qu’elles s’enfonçaient, les betteraves, dans le sol. On les distinguait plus du reste. À coups de passage des barrières et de distribution, j’arrivais sur le coup des onze heures, midi, à la ferme du bas. Je m’y occupait vite fait des mères avec leurs agneaux dans la grange, puis je remontais au Fond-Pourri. La mule se faisait pas prier sur le retour. Fallait la freiner. Elle faisait du dépassement de vitesse. J’avais moi les mains complètement esquintées. Le froid, la boue, l’eau, mais surtout les griffures, déchirures, piqûres, éraflures, du fil de fer et du barbelé, des méchantes barrières, de toutes les cochonneries que Turlupet y mettait dans ses assemblages.
L’après-midi, il restait encore les vaches. Alors, elles, elles étaient plus qu’affamées ! Elles n'en pouvaient plus, étaient devenues sauvages de faim, c’est la raison qu’elles s’échappaient toujours des pâtures. Elles n’avaient plus rien à y croûter dedans, plus que de la boue, de la boue, de la boue. Turlupet avait fini devant l’urgence de la situation, s’il voulait pas tout perdre, à acheter un lot, des fanes de féverolles, il avait trouvé, il était persuadé d’avoir fait une affaire du tonnerre de Dieu. Il s’était fait avoir. Comme il n’y connaissait rien, on lui avait refilé le rebut. C’était pas cher, mais ça valait rien. Ça avait fermenté, pris l’eau et séché au moins trois fois d’affilée. C’était jaune, ça n’avait même plus de couleur, c’était complètement délavé, lessivé, plus que de la paille et encore.
Tout de même, il m’en faisait charger, comme ça, autant de ballots que je pouvais sur la carriole. Ça en faisait huit, dix, à tout casser, pour une soixantaine de têtes ! Et qui n’avaient que ça à se mettre sous la dent, autrement dit rien. Nous partions alors, caravane Pacouli, Turlupet aux rênes et moi à essayer de retenir les ballots. Nous finissions par arriver cahin-caha au fond des terres chez les vaches. Elles poussaient des appels déchirants. C’était même plus des meuglements, c’était des plaintes, le cri de la faim. Elles se précipitaient sur nous, elles nous fondaient dessus comme la vérole sur le bas-clergé. Turlupet, ça lui flanquait la pétoche de les voir arriver. Il avait peur qu’elles deviennent agressives, qu’elles lui règlent son compte, qu’elles finissent par l’attaquer un jour, charger toutes, ensembles, que ça devienne corrida, charge héroïque, chevauchée infernale… Il me laissait à l’arrière, à couper les ficelles des bottes et les lâcher derrière nous, ça les calmait, les vaches, elles se précipitaient dessus, n’en faisaient qu’une bouchée, revenaient à la charge, vite, vite, fallait décaniller, Ah, il était pressé, Turlupet, d’en finir, il osait même pas se retourner, Ça y est ? Ça y est ?, qu’il me questionnait tout le temps. Je lui disais bien, moi, de ralentir, je pouvais plus me tenir debout tant ça cahotait, mais y avait rien à faire, Turlupet avait trop les foies, hâte de foutre le camp.
Elles avaient tout gueuletonné, les vaches, avant qu’on ait tout distribué. Elles nous poursuivaient jusqu’à la barrière. Il fallait que je saute en marche, vite, et aussitôt que la carriole avait passé, que je refermasse fissa avant que les vaches n’arrivent, qu’elles forcent. Chaque fois, c’était la course ! Elles s’arrêtaient alors, derrière, attroupées là, toutes, à nous regarder sans comprendre, d’abord silencieuses, puis à meugler... Y en avait une première qui commençait, une autre, puis une autre, elles s’y mettaient toutes. Turlupet, à vingt pas, avait tout de même stoppé la carriole. Il s’épongeait. C’était réglé pour aujourd’hui. Il était au moins tranquille jusqu’au lendemain.
Nous nous éloignions avec, derrière nous, le concert des meuglements. On l’entendait jusqu’à la ferme.