Fonds de tiroirs 33
Il y a toujours un moment dans n’importe quelle histoire où en comprendre le passé et l’avenir, un tout petit présent où recevoir un coup d’illumination sous le projecteur, une grande lucidité sans aucun effort, comme si devenu voyant, extralucide, tout devient lumineux, eau de roche, cristal pur, limpide, transparent.
Comment cela se fait de n’avoir pas compris plus tôt ? Ce qu’on se demande alors… C’est, comme on dit, gros comme un nez, là, sur une figure, et on se demande le temps que cela fait, ce bail, qui court.
Je revois très bien le moment où ça me tombe dessus, un dimanche après-midi où Raoul était venu, comme tous les dimanche désormais, mais cette fois avec sa sœur. Nous étions des enfants encore, nous jouions encore à des jeux d’enfants. Nous jouions au gardien de la momie, ce jou-là, un jeu de colonie de vacances… Sans le savoir, ce jeu correspondait parfaitement à notre situation… Comme dans le jeu, il y avait un gardien aveugle, une momie entravée et un prince charmant pour la délivrer.
Voilà, on peut tout réduire à ce jeu, qui fournit une admirable image, le problème maintenant est de distribuer les rôles, savoir qui va jouer quoi, dans l’autre jeu, le réel ? Il s’y ajoute celui du qui-perd-gagne, de quelle dupe, la journée…
Raoul était allongé sur le dos sur la table de formica, un gisant dans une église, ses chevilles et ses poignets entravés.
Soudain, j’en ai eu assez. J’ai dit, c’est fini. Il y a eu un instant d’hésitation, des rires qui éteints comme des moteurs…
Quelle mouche te pique ? Une espèce de lassitude qui me prenait
Raoul crie : Détachez-moi maintenant !
Ses jambes pendaient dans le vide, coupées au bord du formica au niveau des genoux, sa tête aussi tombait en arrière dans le vide. Il devait faire des efforts pour la relever et voir un peu ce qui se passait autour, mais elle retombait, je vis, sur son cou, saillir une veine et les tendons sur les côtés…
Tiens, si j’en profitais, hein, de ce que tu m’as fait l’autre jour, qu’elle dit, alors, sa sœur, Hein, Hein, Ha, tu rigoles plus là, maintenant, Hein, Attends, tu vas voir... Venez m’aider, vite…
Savoir ce qu’il lui avait fait l’autre jour…
Réelle et moi, nous suivons la frangine, nous nous ruons sur Raoul, nous sommes déchaînés…
Allez, tenez-le, aidez-moi…
Non, non, pas ça, pas de chatouilles ! qu’il crie, lui…
Il se débat comme un beau diable, mais il peut pas se relever, il se tortille en tout sens comme un ver, un animal souple, chacun en tient un peu, la frangine appuie sur la poitrine, le ventre, il arque le dos, il fait le pont, son dos quitte la table et du coup il se découvre tout le ventre, la taille et les reins, la chemise, le maillot de corps, tout se défringue…
Alors, soudain, c’est le moment de comprendre, de se rendre compte depuis quand l’alchimie se fait
Le premier signe, le signe ce jour-là qui m’avertit, c’est la captivité de mon regard, je ne peux plus le détacher, mon regard, de ce ventre dévoilé, une image à partir de laquelle, je le reconstitue, un poison qui entre…
Il ne sert à rien d’aller au bout du monde. On ne fuit pas davantage son destin que le chevalier la mort Pour échapper à la gueule du loup, on s’y jette.
Mais toujours le même refrain, la même chanson, savoir qu’on va beaucoup souffrir, que ça ne manque pas de se terminer en catastrophe, n’en avoir comme on dit rien à faire, le monde à travers un filtre…
On mesure alors ce désir de retrouver le désir, cette accumulation depuis des semaines, des mois, des années, un grand réservoir de désir dont par mégarde semble-t-il la bonde vient d’être tirée, le désir se vide d’un coup, là, il fait siphon, à l’endroit où il fuit, l’image d’un ventre blanc et doux, celle d’un trou à un vêtement, une faille, peu importe, tout y fout le camp et s’y engloutit…
Scié et sidéré, assommé comme sous le coup de merlin, il faut se ressaisir, on grimace, on n’arrive plus à rire, à peine à sourire, on n’arrive plus à dire un mot, tout juste à tenir debout, impossible d’aligner deux idées bout à bout…
Je lui jette un coup d’œil à Réelle, elle aussi regarde cette image de Raoul, elle l’a sous les yeux, ils n’ont qu’à se baisser, ses yeux, pour la ramasser… Son visage, à quel point il est concentré, comme absorbée dans une tâche, penchée sur cette image comme sur un ventre qu’elle opère, elle lui pince d’un coup la taille, il se tortille, vite ses yeux vont vers ceux deRaoul pour voir, il rie tant et plus, alors elle est tout excitée maintenant, elle s’encourage, elle redouble d’efforts, elle ne peut plus parler, elle ne me regarde pas, moi, elle ne me voit plus, elle a oublié autour elle, ne se méfie pas de moi, comme moi d’elle, elle n’est pas aussi observatrice, elle n’a pas eu mon entraînement…
Ce rire gêné qu’elle a, ça lui donne l’air stupide, il sonne faux, son rire, pour tout dire, c’est un rire entre deux, voilà, un rire qui coince dans l’arrière-gorge, un rire pas net, comme ses gestes, qui sont, eux, en laisse, comme des chiens retenus…
Raoul, ses bras se replient sur sa poitrine et cherchent à le protéger comme ils peuvent des assauts les plus hardis, quand même, Réelle n’ose pas trop le toucher, elle fait un peu semblant, de petites tentatives timides, hésitantes, comme pour dire qu’elle participe, comme une petite fille avec des adultes qu’elle ne connaît pas bien, en se demandant si c’est du lard ou du cochon, s’ils ne vont pas se fâcher pour finir, si vraiment ils jouent, elle ne sait pas si elle ne va pas se faire engueuler, mais en même temps le désir la pousse, alors elle a des élans cassés, fracturés, des gestes coupés net, au rasoir, à angle droit, en accéléré, saccadés, des impatiences aussi, des nervosités…
Lui, son ventre est dénudé, à l’air, depuis le creux sous les côtes jusqu’au bassin, à la naissance du bas-ventre, on voit, bien net, l’œil de cyclope du nombril, un petit trou sombre, avec un pli du ventre qui le barre, quand il essaie de se redresser, ça paraîtrait vivant, tellement ça bouge et ça change de forme, on dirait une bouche qui veut parler, une petite bouche de bébé sans dents, des gencives molles et tendres, un ventre à peine bombé, presque complètement plat, on y mesure chaque coup de sa respiration, il halète maintenant, et dessous la blancheur élastique du sous-vêtement…
Son image, à Raoul, est donc venue, elle, et de profondément loin… Elle m’a retrouvé, là, pour ainsi dire au bout du monde, parce que c’est le bout du monde, on ne peut pas aller plus loin dans le désespoir et moi, la mienne, celle que j’essaie d’acquérir dans cette terreur permanente que les autres n’en découvre le défaut, que j’en suis dépourvu et ne tient qu’à coups de petites ruses, cette image bringuebalante faite de ci et de mi, comme le nid d’un oiseau et qui me réclame tant d’efforts d’assembler, Raoul vient, là, et il me prend tout. J’entre en son image…
C’en est une de plongée ! Un millefeuille ! Le contraste du craquant et de la crème anglaise, cette toile, cette laine marine épaisse, pour de bien rudes hivers, cette ceinture de cuir avec une boucle de bronze dessous ! La chemise montre déjà des petites grâces, des plis et des froissements… Elle est à petits carreaux écossais, les derniers boutons se défont, elle s’ouvre alors en deux ailes… Le maillot, lui, c’est déjà une chair blanche, presque une seconde peau qui colle et épouse celle de Raoul la-quelle paraît si douce, chamoisée, veloutée, si palpitante sous les efforts, que dessous sa petite épaisseur on voit les muscles se nouer et se dénouer comme sous la fontanelle respirante d’un nouveau-né, un nid recouvert de soie, on voit juste au-dessus de la boucle du ceinturon une avant-garde avancée de poils plus blonds, presque transparents, comme une voie, comme une trace invisible à suivre, comme une direction, comme un troupeau affolé, on voit les deux saillies de l’os, aux côtés, du bassin, l’architecture, axe, charpente, pivot articulé… Le tout forme coquillage, conque, berceau, baptistère, où se résume toute la fragilité, toute la douceur recouverte de grosse toile et de laine épaisse, une très grande vulnérabilité…
L’annonce d’un secret proche à dire, on voit ses reins qui se soulèvent, j’en ferais le tour avec deux mains, pouces et index…
Qui écrit n’est plus dès ce moment en lui cette pénible unité ; ce semblant qui semble acquis vient de voler en éclats, s’affoler, gesticuler à la surface d’un naufrage, il en flotte, tout autour, les débris et les témoins surnagent ici et là, petits bouchons à la surface, et encore, il y a dessous ces abîmes, qui attendent, qui veulent, qui aspirent, il y a cette image de Raoul comme à dire : Mais viens donc...
S’engloutir dans cette image, plonger chaud dedans, la crever pour y entrer... Ses entrailles, ça ne me fait pas peur du tout, être dedans maintenant, sentir se rabattre sur soi le gros pull, la laine épaisse, tirer le maillot, comme un drap, la peau, le ventre, une image douce, chaude, vivante, se faire petit dans des zones d’ombres humides, caverne bruissante, il y a de l’écho, il y a des gouffres, mais c’est bon de sombrer, Ah, cette odeur de lait et de liqueur opalescente, phosphorescente, dans l’obscurité, cela sent la savonnette et autre chose, un goût de perle et de nacre, une odeur de bouche fraîche, sentir que l’on approche d’une grande révélation, d’une vérité à couper le souffle, une toison fournie, touffue et souple, on se trouve entre les cuisses, dans un petit creux, une salière, ça correspond, cette géographie, ça fait un pont aérien entre le corps que je ne me sens pas et celui que je vois…
J’ai quantité de vieilles momies qui se réveillent maintenant, depuis le temps qu’elles attendent de déjouer leur gardien, les voilà qui se font la malle, toutes en bandelettes, au vent les voiles, elles retrouvent d’un coup une vitalité de jeunesse, ces guenons que j’ai cru empaillées, tranquilles, et se mettent à jouer du branle, sonner le tocsin, ça s’agite vilain, là dedans, c’est la rébellion ouverte, l’ébullition, ça fermente depuis trop longtemps, un coup de pied dans la fourmilière, tous les démons endormis réveillés, ensemble et d’un coup, clairon ! Tout le monde sur le pont ! La charge de la brigade légère ! La chevauchée fantastique ! Guillaume Tell ! Ça court dans tous les sens, ça se cogne au passage…
Et puis aussi, voilà que ça correspond ailleurs, ça déborde, ça dégouline, ça descend du cervelet et des méninges par la moelle épinière, ça suit toutes les ramifications jusqu’aux terminaisons nerveuses, ça s’attarde du côté des reins où ça se met à banderiller ferme, et puis devant du côté du ventre, et à l’intérieur dans des glandes et des viscères que ça remue de fond en comble et retourne, tout tambourine, ça descend le long des cuisses, des jambes et jusqu’aux orteils, ça les met en éventails les doigts des pieds, ça se résume en une boule visqueuse qui empêche de déglutir au fond de la gorge et puis, aussi, une autre encore dans la poitrine qui oppresse, pèse des tonnes, un véritable corset, et empêche de respirer, étouffe, asphyxie, en pleine apnée…
Des frissons glaciaires dans le dos et des sueurs tropicales, puis polaires, et des tremblements incontrôlables, tout à fait nerveux, de la température…
À quoi je pense ? À rien. Je ne pense même pas à mal, je suis vide, je me rends compte que je suis vide jusque-là… Et la nature, on sait qu’elle en a horreur, du vide, alors je me remplis, je me remplis de lui, de son image, son odeur, sa voix, je me remplis de l’idée de son corps.
Je me construis une photothèque de lui faite d’instantanés mis bout à bout, une cinémathèque avec salle de projection très privée, un monde en odorama, sonore et parlant, bâti que sur de l’imaginaire.
Je ne suis que de la béance, de la vacance complètement disponible au premier à passer, et c’est lui qui passe à ce moment-là, un puits sans fond, un trop-plein de vide, un ventre creux, pas vu pas pris, d’un coup je me gonfle comme un ballon, je me gonfle, je vais éclater pour finir, je me remplis et je déborde, je dégouline, ça finit par inonder, me noyer, me suffoquer, j’en ai jusque-là, ras, marée haute…
Je sens bien que j’oublie quelque chose, l’important, l’essentiel, malgré tout déjà ce que je prends, quelque chose que je ne trouve pas, que je ne possède jamais, pas moyen, je ne l’ai jamais, une image de moi complète, je ne mets jamais la main dessus, même si je le mange, Raoul, viande jusqu’aux os, je n’arrive encore pas à le digérer, ça, et je sais pas seulement ce que c’est, je sais simplement que ça me manque terriblement, je sais que moi où je suis, je ne l’ai pas, mais quoi ? Je sais que c’est de l’absence pour soi, du manque, c’est ça, mon vide, c’est ce que je cherche, ce sur quoi je ne peux mettre la main, je suis un panier percé, tout me fuit et fout le camp, je suis un Sahel d’aridité...
Ce que lui possède que je ne lui prends jamais, c’est l’unité de la solitude.