Fonds de tiroirs 37
Pour noël, c’est encore moi qui avais tout combiné. C’était convenu que Turlupet me donnait huit jours. Ah, il avait fallu discuter, argumenter serré, mais enfin je les avais, à charge de me payer le jour de l’an tout seul. J’avais téléphoné à mes vieux, puisqu’on n’avait jamais échappé à un noël chez eux. Je lui avais dit, à ma mère, qu’on avait un copain avec nous. C’est lui d’ailleurs qui nous emmènerait… Raoul passa nous prendre avec sa deux-chevaux. Réelle s’installa derrière, avec notre enfant. On est partis, tous les quatre. On mettait des cassettes de Raque Belge tout du long à plein volume et on chantait, moi surtout, et faux encore… Il faisait beau en plus, t’imagines, nous voilà direction Saint-Jean des origines, bien en bas sur la carte.
Cette maison j’y coupais le souvenir comme au couteau. Réelle et moi dormions dans mon ancienne chambre, au-dessus de la cuisine. Il y régnait toujours une odeur particulière, de relents de nourriture, et curieusement toujours semblable, malgré la diversité des repas. Par exemple, j’y distinguais toujours une pointe émoussée de choux. Ils me poursuivraient donc, bien que ma mère n’en cuisinât presque jamais ! C’est de l’intérieur du placard que cette odeur parvenait à la chambre, via les tuyaux du chauffage central…
Ah, aujourd’hui, j’y veux plus retourner, là-bas! Toujours et de plus en plus, ça se passe et termine très mal ! D’ailleurs, elle me l’a dit encore, une année, Réelle que c’était la dernière fois qu’elle y allait passer les fêtes, à Saint-Jean, en ma compagnie, que j’étais chaque fois bien trop impossible ! Enfin ! Toujours est-il que, bon, Raoul et nous autres, arrivés, installés, fêtés… Alors ce que j’éprouvais, qu’il soit là… J’y avais laissé là, moi, une enfance interrompue, faute de temps. La course échevelée, courir, toujours courir, aujourd’hui encore, dans la dernière ligne droite…
Dans ma situation de bien tout à fait silencieuses souffrances, d’inexprimés totalement désirs, d’irrémédiablement muette passion, on s’apprend vite à contenter et combler comme on peut par des petits riens… Sentimental équivalent de famine sévère où on apprend à bouffer n’importe quoi, le cuir des godasses y passe, mâchouillé longuement, écorce des arbres, racines et viande de rat pour faire bombance, l’instinct de pas crever le veut ! À tout prix se raccrocher, tromper l’estomac d’une façon une autre en lui balançant d’insipides cochonneries, mais qu’il malaxe, sécrète, cesse de tirer des crampes insupportables… Moi, tout pareil, errant, glaneur sur la steppe, ce que je pouvais trouver… Illusoires satisfactions à longuement mâchouiller, tout autant au ciboulot en longues stations de rêves éveillés, petit cinéma intérieur…
Alors bon, que Raoul soit là, le voir débouler, pyjama, au matin, ébouriffé, déjeuner, attendre qu’il ait fini pour derrière lui m’aller laver, raser, en trouvant un reste de savon à barbe sur le rebord de la faïence qu’il a oublié…
Voici maintenant le soir du réveillon, ceux de ce temps-là, fête, boustifaille énorme, puis immanquablement accordéon et musette, tables, chaises repoussées, parquet en piste de danse, cotillons et confettis, bien grasses plaisanteries, éclats de rire à tous les coins…
C’est le soir où on a bourré Orange… Elle allait sur ses quatre-vingt-cinq ou six piges, un coquetèle, heure américaine, petite innovation, beaucoup d’alcool mais aussi de la grenadine et limonade en un grand verre… Alors, Orange, de trouver la boisson bien rafraîchissante, et de la croire totalement innocente, lapant à grandes gorgées, en redemandant, prenant des couleurs, pastels d’abord, sur sa vieille peau parcheminée… Du coup, elle s’enlumine, elle devient toute lettrine ornée, peinte, vive, nénon... La voilà qui répète à l’envie, à qui la veut entendre, que c’est très rafraîchissant ! De sa voix chevrotante, mais quelle ardeur, elle y met ! « Si si, qu’elle dit, mais le secret, c’est qu’il faut beaucoup tourner, à cause des bulles de la limonade ! » Et, en effet, elle tourne, elle tourne, avec un petit accessoire, réduction en plastique de couleur primaire d’un manche de hockey ! Elle agite les glaçons « Ah, surtout oubliez pas de tourner, c’est plus rafraîchissant comme ça ! » Elle en est à son troisième, ça titre au moins quarante-cinq degrés ! Va falloir la stopper, on va plus pouvoir la tenir ! La voilà qui entre dans la ronde, la danse du balais, elle l’a, le tient d’une main, sans lâcher son verre de l’autre, un cotillon sur la tête, hilare comme on l’a jamais vue, personne ! Certainement pas chez les sœurs, où on rigolait pas ! Elle valse dans tous les bras des cavaliers de l’un à l’autre, légère, aérienne, son petit corps de fourmi, de poupée très vieille, miniature, tout en noir fringuée… Le dentier a un soubresaut, se fait la malle, Clac ! Elle l’enfouraille de travers ! Une minute elle a la gueule toute déformée, son machin traviole dedans ! Clac, Clac ! Elle le ressort et replonge, ajuste tout ça en tournant, falbalas, et sans lâcher jamais le verre, si rafraîchissant ! C’est, du coup, qu’il sera tourné celui-là ! Morceau suivant ! Numéro ! Orange, seule au milieu, on fait cercle, tous, autour elle, Jerk, oui, solitaire et naïade défraîchie dans une illumination alcoolisée, sa nuit, la seule de débauche, Ah, ben ça, alors…
Naturellement, il y a les Messager, ils sont là, Boréale impériale, à son habitude, sa petite cour, Jean-René, lui, mettant à sa façon de l’ambiance, montrant qu’il est à l’aise partout, avec tout le monde, s’intéressant à tout, émaillant toujours d’expressions choisies son discours, « Bon Diou D’bon D’là Screugneugneu »… Il est, lui, tout carré… taillé comme sa moustache, sans un poil qui dépasse, net. Peut passer de la grande déconnade au sérieux grave instantané…
Et Raoul, là, il danse aussi, il manque pas d’inviter les unes et les autres. Ma mère y passe, dans ses bras, et la belle-doche également, et Boréale, mais qu’une fois, elle permet pas à n’importe quel freluquet, Boréale, juste dans les limites de la décence... L’attitré, c’est Jean-René, ils font tous les deux des démonstrations au milieu de la pièce, on voit bien qu’il ont fait quelque part leurs classes, dans un salon quelconque où apprendre, démonstration parfaite, harmonie, tout le monde naturellement regarde et on voit bien qu’ils le savent, pirouette gracieuse, petit retour, yeux dans les yeux, sourire de Boréale, c’est tout aussi parfait que Marcel Merkès et Paulette Merval, même sourire extatique aux lèvres, le couple en image léchée, parfaite, personne ose du coup leur disputer la place, se comparer, Qu’ils dansent donc bien ! Ce que tout le monde pense, et eux aussi, et davantage encore…
Raoul, c’est avec Réelle qu’il danse le plus, c’est bien normal, avec ma sœur, aussi, une bien belle fille, ma sœur... Je profite, moi, pour photographier, je mitraille les uns les autres, mais surtout c’est Raoul que je cherche à épingler pour plus tard, pour avoir des images, clic clac, Raoul au passage dans la boîte !
Comme toujours et d’habitude, je bois un peu trop, assez pour devenir bruyant, mais en ce temps-là, je me saoulais pas encore comme cochon, à Saint-Jean, j’avais pas mes pertes de mémoire… Le dernier de noël, c’est simple, j’ai aucun souvenir… Après le hors-d’œuvre, je sais pas comment je l’ai terminé, et j’ose pas, vous pensez, demander de précision !
Je tourne aussi moi et danse et parle fort et puis pousse Orange au crime, la ressers en généreuses rasades.
Mon père a, depuis un moment, disparu. Je le remarque. D’un coup, ma mère également. Elle revient, elle, avec des mines… Que préparent-ils encore ? Elle en rit d’avance ! Je ne peux pas m’empêcher de le remarquer, mais elle ne veut rien dire… La porte s’ouvre… Une créature qui entre : bas résille, perruque, maquillage de putain, trois rangs de collier à perles jusqu’au gras du ventre, talons aiguilles, corset, soutien-gorge à poitrine débordante, minijupe… Mon père fait impression…
Pas la première fois qu’il nous fait le coup, pas non plus, faut pas que j’exagère, à répétition, mais enfin… Il en rajoute, fait des poses, prend des mines, la folle tout à fait, en grand délire ! Quelque chose qui rate jamais sa cible, son public, tout le monde de rire, moi de même, moi plus bruyant encore, davantage même que les autres, en rajouter toujours, bien montrer qu’on participe aux agapes joyeuses, qu’on comprend bien et apprécie la fine plaisanterie, à sa valeur même, on est bien tous, va, du même bord ! Bien sûr, Hein, que c’est gentil ! Et de se taper, dis donc, les mains sur les cuisses, Attention, voilà que le beau-père l’invite, la folle de quatre-vingt-dix kilos, peinturlurée… Ils entament ensemble un slow, ils langourent tous les deux, le père travesti jette des cils et des clichés « Ouh, les vilains! », qu’il mamoure à son cavalier empressé… Je prends évidemment des photos du couple, ma mère est, de tous et toutes, la plus acharnée à relancer… Jean-René y va de ses deux ou trois remarques « Qu’est-ce qu’on rigole, dis donc ! Quel pistolet, tout de même ! »… Il nous en fera de toutes les couleurs et si on s’attendait à celle-là !
Et Raoul, j’ose à peine le regarder, à la dérobée, ce spectacle infligé, ça me gêne, oui, qu’il voit ça... Il me semble qu’il a, lui, un petit bémol dans ses hystéries, des réticences, de la retenue... Je lui trouve l’air un petit peu pincé, pour dire…