1968 et un certain 8 octobre l'année d'avant
de toutes les parties du monde se lèvent comme des chants de lutte pour venir se presser sous forme de disques, s’acheter ou se voler, réunis dans des collections, et que d’autres semblables à eux écoutent sous le regard figé pour toujours, et dirigé toujours vers le même ciel, bien au-dessus d’eux tous, un regard terriblement certain pour un ciel aujourd’hui improbable, des sourcils qui deviennent la marque même de la détermination de ce regard, encadré de cheveux bouclés, le visage de barbe, de l’ange tutélaire qui préside chez l’autre au moindre de tous les actes de la vie quotidienne
l’autre vivait dans ce qu’il me faut bien appeler aujourd’hui un véritable culte, l’inévitable portrait, tiré dans ces années à des millions d’exemplaires à travers la planète, occupait la meilleure place sur l’un des murs de sa chambre, mais également les divinités secondaires, j’ai l’air peut-être de me moquer en parlant de divinités, ce n’est pas le cas, débarrassé des inévitables scories de l’adolescence, d’une part, et de l’époque, d’autre part, il me semble aujourd’hui qu’il flottait néanmoins comme une générosité à la base de ces élans
l’autre qu’habillé, accoutré, de treillis et de brodequins militaires, chez lui également des armes blanches, et encore une assez inoffensive carabine sous son lit
lui en a un exemplaire, de la fameuse affiche, dans sa chambre, la sienne provient directement de là-bas, il l’a punaisée directement au plafond, si bien qu’ainsi, lorsqu’il est allongé sur le lit, il voit ce visage en face, les dimensions de son affiche supérieures à celle de l’affiche de l’autre, mais surtout la sienne portait l’estampille indiscutable d’une origine contrôlée, il est heureux de posséder quelque chose qui soit aussi symbolique que l’autre ne possède pas
il débarrasse sa chambre de tous les éléments du décor qui est le sien jusque-là, ils lui paraissent porter en eux la marque de l’enfance, une enfance doucereuse et inconsciente de fils d’un quart de bourgeoisie provinciale, le rejeton d’une semi-notabilité d’un village, animée par une ou deux Emma Bovary qui s’essoufflent
il enlève les étoiles de mer, les syngnathes dont le corps séché conserve quelque chose de l’atroce agonie qu’il leur fait subir, et dont le souvenir ne manque venir le troubler, les oursins aux couleurs passées, les multiples coquillages, y compris ceux donnés et qui proviennent eux aussi de l’île, pour finir, il décroche du mur le filet de pêche, il ôte de même la baïonnette, les deux poignards marocains, deux autres d’Asie du Sud-Est, de Cochinchine, trophées d’autant plus honnis que symboliques des joyeux débuts du colonialisme, il range au grenier les divers souvenirs de porcelaine, de bronze ou de papier, qui évoquent un personnage historique qui fut le héros d’une partie de son enfance, il éprouve une extrême confusion à retrouver, pour la détruire, la carte postale qui représente le portrait à la dédicace reprographiée d’une vedette de la chanson, alors populaire, et morte depuis, portrait qu’il obtient en écrivant pour le réclamer à un fan-club, à la suite de je ne sais plus quelle aberration mentale, au début de son adolescence
les murs enfin décrassés, rendus à la pureté par cette Révolution culturelle à l’échelon de sa chambre, assuré et rassuré d’avoir fait table rase d’un passé déliquescent, il peut fièrement afficher les héros de ce Chant du monde parvenus jusqu’à cette chambre un peu triste, comme toutes les chambres d’adolescent, dont l’air porte un vague relent d’agitation nocturne, de sous-vêtements malpropres et d’odeurs de chou montées de la cuisine, par de mystérieuses voies
il trouve quelques slogans qui le frappent et que, dans sa hâte, il griffonne sans aucune élégance calligraphique sur des formats raisins sacrifiés, et qu’il punaise comme autant de déclarations de guerre proclamées à qui entre dans cette pièce et veut l’entendre dans l’incompréhension maternelle qui répète à l’envie que c’est l’âge bête, il trouve sa différence et sa supériorité
l’autre, à ce moment de sa vie, ne pense qu’à la lutte de libération des peuples opprimés, aux courageux frères vietnamiens, aux noirs d’Angola, aux victimes de Salazar, de Franco et des colonels de la Grèce, bref, il ne manquait pas de sujets de révolte de par le monde, 1968 et son mois de mai, juste derrière l’épaule, pour ainsi dire, les professeurs d’anglais portaient des robes à motifs qui semblaient provenir de Katmandou, depuis Gabrielle Russier et ces mots du président Pompidou à sa conférence de presse, il se portait bien, en classe de première ou de terminale, d’avoir une liaison avec son professeur et Michel, de leur classe, en avait une avec G, tout le monde le sait, ils ne s’en cachent ni l’un ni l’autre, des cellules et des cercles de partout, une agitation permanente, des discussions pour le moins animées avec des gars de droite, un fils de notaire, notamment, avec une pomme d’Adam comme un nœud papillon (il en porte un chaque jour différent), il est laid, une pomme d’Adam à s’en étrangler, cet autre type qui me revient et ressemble comme un frère à Robert Mitchum jeune, et dans sa façon d’être aussi, j’imagine, aujourd’hui ce devient, ou plutôt je ne vois pas du tout, mon imagination se trouve prise en défaut
l’autre donc, à lire les ouvrages théoriques, toujours à vous citer Marx et Lénine et surtout son idole Guevara, "Nous étions dix-sept sous une lune très petite…", il n’appréciait pas que lui dise « idole », l’autre, lui disait qu’il avait au fond une mentalité de petit-bourgeois, quand je pense à ce qui s’ensuivit, on ne peut sur ce point porter de sentence qu’a posteriori, voir ce que l’on est ensuite devenu, et lui à traîner sans cesse et l’autre
cette maladie de sa jeunesse, ces portraits affichés à couvrir tous les murs au-dessus de son lit, dormir comme moi aujourd’hui sous des daguerréotypes, toi, Oncle Ho, Lumumba, Castro, Marx, Lénine et l’inévitable Guevara, dont une photo de son cadavre, avec ce rictus, l’autre, au sujet de sa mort intarissable, avec une espèce de gourmandise féline pour le sang et la sueur entre guérilleros, goût d’acier des armes, des larmes, et lui d’entrer dans son jeu, de se plier à ses caprices, ils écoutent les chants de lutte de Chants du monde, luttes de partout du Portugal, de l’Espagne, de trente-six, du Vietnam, et je vous en passe, ils écoutent Atahualpa Yupanqui et Duerme Negrito, la bande musicale évidemment de Z, film qu’à chaque fois une salle se lève pour applaudir, on en rit presque aujourd’hui, et pourtant, peut-être il y a, il me semble, je n’en suis pas sûr, quelque chose, mais que c’est hasardeux de dire cela, ce qu’il peut y avoir, à ce moment-là, peut-être n’est-ce après tout que leur jeunesse et pour lui cette image de l’autre
mort, leur compagne présente, inévitable, tiers interlocuteur, à évoquer en une espèce de rêve éveillé à deux, comment partir dans la jungle, comment là-bas, Bolivie ou ailleurs, parvenir à rejoindre une guérilla, ce n’était pas ce qui manquait ! l’autre, plus parleur, décrit, fantasmes nourris de nombreuses lectures : troupes de guerriers guérilleros, raccourci de millénaires, Iliade, Odyssée, Achille et Patrocle, intimité des maquis, toujours en arriver, troisième suerte, moment annoncé de la mort, sonnée des trompes ou des conques, la question demeurant de savoir qui d’entre eux allait mourir, chacun se voyant dans le rôle d’Achille, survivant inconsolable,impitoyable vengeur, plutôt que cadavre pantelant de Patrocle, serré, étreint dans ses bras… retenir tout de même, et même en ces circonstances, des larmes que Achille, lui, n’avait cependant pas craint de verser, au contraire, le survivant contractant virilement la mâchoire, et promesse solennelle au visage mort, visage désormais aveugle, pupilles voilées, filet de sang qui coule, esthétique d’effets cinématographiques, ce pâle reflet de sueur que donne trois jours de barbe poussée sur les joues hâves et juvéniles, solennel serment de venger la mort du fidèle, combattre l’impérialisme yankee, ses suppôts, partout, faire payer cher la perte de l’indéfectible, du seul, celui à jamais héros…
à ce moment-là, ils ne sont plus d’accord, car si l’autre s’imagine bien s’attribuer ce dernier rôle, lui se voit moins, partout dans le monde, une vengeance à trimbaler, la compagnie de guérilleros de toutes couleurs, mais de préférence jaunes ou noirs, contrées de préférence exotiques, commis voyageur de révolution prolétarienne armée, lui, se voit moins dans ce rôle, qu’héritier de l’image de l’autre, inconsolable de son double, et providentiel, et juste retour des choses, remettre le monde à sa place, l’autre mort tout rentre dans l’ordre, lui ne peut plus douter de son reflet à la surface des miroirs, et ne reste plus à sa mémoire que halo équivoque d’une fraternité virile et guerrière, bivouacs, à la guerre comme à la guerre, restent les gestes qu’autorise la mort, caresses qu’autorise le deuil, corps sans vie serré contre le sien, peut-être même, avec un peu de chance, ne meurt-il pas immédiatement, et cette chance leur est donnée à tous les deux d’une agonie un peu longuette, durant laquelle peut-être, peut-être, l’autre parvient à bredouiller, avant les caillots de sang regorgés de ses poumons perforés, de son ventre ouvert, qu’ils n’en viennent interrompre la confidence, peut-être l’autre, enserré dans ses bras, les yeux de l’autre ne quittent plus les siens, ils accrochent désespérément leurs yeux à leurs yeux, dans la magie alors d’une passerelle établie, presque visible, presque suivie à la trace, transfusion, communion plus forte encore, encore plus sensuelle, plus encore porteuse de jouissance que l’amour, l’autre veut dire quelque chose, il commence, les mots commencent à sortir péniblement de sa bouche, d’entre ses lèvres, les mots s’envolent comme des morts vers le jugement dernier du visage, à lui penché vers l’autre, cassé vers l’autre, il tait alors ces mots que vient faucher le spasme de la mort, l’autre a un soubresaut, exactement comme s’il était en train de jouir entre ses bras, il a encore une, deux, trois secousses, puis son corps se détend, tandis qu’un ultime caillot de sang sort, diamant noir d’un cri ouvert, lui abaisse des paupières sur les yeux sans vie, et il lui devient possible jusqu’à la nuit des temps d’inventer les mots que l’autre et la mort ont tus