Sacrifices 14
et Lui me demande
Où tu les mets
rien que cela me transperce, cette question, comme Il a hâte, Lui qui me dit qu’il se remise
Sous le matelas
je Lui réponds, je Le vois glisser la main, la passer sous le matelas, en retirer un étui, le déchirer et en extraire, et l’autre, la victime déjà, se couche dans cette position, patiente à attendre, dans une totale inamovibilité
je Le vois à genoux devant l’autre, déchirer l’étui, jeter le bout enlevé et extraire l’onctueux que maintenant, regard baissé et attentif, concentré en son centre, des deux mains ramenées comme à se draper, mais Il se gaine, comme à Se cuirasser, enfiler Son heaume, empoigner Sa lance, et Se préparer à l’assaut
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grand silence, non, ne plus être si avide d’un retour là-bas, ici, en pleine solitude, mais pourtant à quoi cela se résume, cette si forte attraction, cet irrésistible mouvement, cause de tant de déception, frustration, douleur, souffrance, manque, malentendu, quiproquos, ou plaisir, plénitude, satisfaction, assurance, regard, sourire, contentement, apaisement, délivrance, cela se résume à combler un vide, oui, n’être que cela, un vide, un creux, investi, comblé, la nature en a l’horreur, donc, y pénétrer, le remplir, y pénétrer comme un coin, s’enfoncer à fendre le bois sec sur le billot, et du revers du fer de la hache, un dernier coup à porter qui éclate en deux morceaux, fruit mûr, grenade, oui n’être que cela, comme cadavre en putréfaction déjà, mais paré, parfumé, oint encore, parsemer de fleurs, voilà ce mot dégoûtant à recouvrir cette chose-là, cette réalité, d’un côté, ce trou, ce vide, ce creux, et de l’autre, ce plein, ce pieu, cet empli à venir, et cette investigation, cette intrusion comme de la mort vi-o-lente, deux pièces de puzzle, fiche et prise, clé et serrure, toujours à quoi cela se résume, ni plus ni moins, et être cet instant, la fascination, oui, cet instant
Oh cet instant s’approcher, et s’approcher de cet instant, cet instant du plein, du rostre, de la figure de proue, de l’étrave, du pieu et du preux, du dur aussi, du vi-o-lent, du mouvement, de l’avant, conquérant, menaçant, avide, une avidité de conquistador, une sauvagerie à peine contenue, toujours sous-jacente sous les siècles, les millénaires, une barbarie toujours derrière la porte et prête à s’élancer, cet instant où s’approcher, et s’approcher de cet instant, et même, même, comme à faire avec, maintenant, à vingt-quatre la seconde, la possibilité de s’arrêter sur une, et plus encore, en un ralenti très exagéré qui confine à l’immobilité, au statique, à l’inchangé, même encore, impossible à figer, entre zéro et infini insaisissable, aux trois, à qui porte le plein, à qui offre le vide, et à qui observe, et se veut saisir et emparer de cet instant
cela se passe au moment où, et se pencher alors, et dire
Attends je veux voir
Recommence
parce que déjà trop vite, le plein entame sa progression et déjà se trouve engagé, déjà trop tard, déjà passé l’instant, et magnanime se retire, et l’autre là, comme une tortue sur le dos, ne comptant pas davantage qu’un objet et pourtant se préparant à recevoir cette offrande, tout en l’étant, cette promesse du sacrifice et du couteau, ce vide et ce mou, tous les deux prêts, le deuxième à s’écarter et à s’écarteler, à s’ouvrir et à s’offrir, oui, s’ouvrir, accepter cette intrusion incroyable tout de même, à y penser, lorsqu’on y pense, tant j’y pense, les mots en tremblent, invraisemblable, être dans cette acceptation de se voir livrer à cette intrusion de l’autre, être cette attente d’une pénétration, d’une effraction, mais consentie, tremblante, oui, et cette inégalité vraiment, quoi qu’on en dise, les deux plateaux de la balance, ils ne sont pas à même hauteur, vraiment évidemment pas, ne le peuvent pas être, évidence inacceptable, car tout autour s’enroule et se déploie, s’ouvre et fait cortège
Ô Dieu, oui, a-t-on jamais vu adorer dans l’antiquité des dieux multiples, de la foule bigarrés des dieux, de tous ceux qui peuplent l’adoration des hommes, y a-t-on jamais vu adorer un trou et les hommes y venir au bord pour y plonger le regard et y tendre les bras, certes non, pour adorer il faut lever les yeux, le regard et les bras, l’adoration nécessite de la hauteur vers laquelle regarder, de l’inaccessible, et la dureté toujours dans le granit, le marbre, le bronze, ont été moulées les idoles, et le basalte peut-être, aussi l’airain, alors pensez, toujours d’un côté qui donne, et de l’autre qui reçoit, que ce soit coup, violence ou parole
il y a qui parle et qui entend, il y a maître d’un côté et de l’autre la soumission, et là
là, à cet instant, comment en douter, tandis que s’approche ce qui en fait, ce qui en est, l’arme visible que l’on se trouve inhabituellement en position de voir
(car aux deux protagonistes cela se dérobe en tout ou en partie, comme à soi son image demeure toujours dérobée, y compris surtout celle des miroirs, ou des photographies, dont on peine à croire en les regardant, oui, on peine à s’y reconnaître, si bien qu’il en faut arriver à cette désespérante conclusion de sa vie qui passe sans se voir jamais et de la finir sans s’être jamais vu comme on peut les autres voir)
et dans cette solitude d’être à voir, parce que ni l’un ni l’autre ne le peuvent au moment de se joindre dans cet affrontement, cette jointure où se scelle leur inégalité et l’acceptation du vide et du mou, du tremblant, de l’indéfini, sans contours autres que changeants, meubles, élastiques, prêts à céder du terrain, de l’espace, plus de vide encore, prêt à l’élargissement, à l’extension, à l’effort de cette extension, de cette dilatation, pour accueillir, prêt à faire de la place, comme à dire aux occupants assis sur un banc
Poussez-vous de là
voire
Ôtez-vous de là
cessez d’opposer résistance et combats d’arrière-garde, acceptez la reddition, déposez les armes
(C’est pourquoi le cœur serré, je vous dis qu’il faut cessez les combats)
en une hideuse tromperie sur les mots, un extraordinaire abus de confiance, oui, une espèce de faim à l’envers, à l’envers
oui, comme un haut le corps, pour vomir, rejeter, alors, oui, lui dire, à ce moment-là d’abandonner l’autre, qui se prépare aussi à faire de même, à soi l’abandonner comme un comparse au moment de déguerpir, pour se pencher sur ce mystère de nativité, et se clore dans cette espèce d’autre, celui d’une sainte trinité où d’entre Père et Fils, se faire regard, esprit saint, et unique à voir, à pouvoir, à avoir cette possibilité de voir, de surprendre l’instant précis, précisément unique
instant celui, comme au plafond de la Sixtine, des deux doigts qui sont dans l’instant de se toucher, sans cependant se toucher, oui, cet instant de la jointure, cet instant de la lame, cet instant où de l’intact on passe au violenté, au violé, cet instant entre un avant, où encore rien, et un après où déjà, cette frontière que l’on ne passe que dans un sens, et qu’une fois, comme la mort, Achille, pieds légers et tortue jamais rattrapée
oui, s’être alors, se pencher et dire
Attends je n’ai pas vu
dire
Attends je voudrais voir
et Lui, magnanime, et l’autre quelconque, docile tortue renversée, et patiente, dans une patience toute de résignation
(Vos beautés résignées qui s’ignorent, une phrase qui s’impose à moi comme une évidence, un jour dans une rue là-bas, les tout premiers jours que j’y vis)
et se retire du peu de l’avancée, mais se retire, s’extrait, comme à dire lors d’une répétition au théâtre à un acteur qui doit faire son entrée par une de ces portes de carton pâte, lorsqu’elles s’ouvrent qui font branler tout l’édifice du décor
Tu ressors et tu recommences
Oui
Il me consent ça, après m’infliger ces banderilles, dans les yeux, sous mes yeux, là, à mes cotés, de ce spectacle nauséeux et formidablement enivrant, au point que le rythme s’accélère dans le vertige
oui, comme à cet instant de l’estocade, revenir en arrière, repasser la bande, faire un arrêt sur image
c’est exactement cela, un arrêt sur image
sauf qu’aucune arrêtée ne satisfait, que chacune arrêtée ne peut être que la précédente ou la suivante de celle qu’on cherche, que celle que l’on cherche est toujours absente, elle est l’absence, elle est absence
si bien qu’il n’est certes pas possible de s’y maintenir, pas plus qu’à la crête de la vague, pas plus à l’apogée d’une course, d’un saut, au point culmine
et ce qui se passe, cette impossibilité radicale n’est pas seulement que l’instant ne se contient pas dans une image, qui serait celle unique de la jonction, celle qui se trouverait entre un avant et un après, celle qui serait comme cette faille, ce creux, ce vide, entre deux pans qu’elle fend, comme la hache le bois
non, la difficulté ne réside pas seulement dans cette impossible image d’une impossible faille, d’un impossible milieu, un impossible mitan
mais aussi qu’il faudrait, méduse, de multiples paires d’yeux, car il y faudrait, dans le même temps, et de manière coordonnée, pouvoir capturer à la fois cette intrusion, ce mouvement, à cet endroit, de leurs deux corps qui se pénètrent, se joignent, s’emplissent
et aussi, à chaque, le regard dans cet instant, regard où se lit l’intrusion subie ou donnée, où se lit la pénétration, la progression
et plus que regard, ses prolongements sur tous les traits, non seulement du visage, mais de tout le corps
les mains surtout, surprendre les contractions, les sursauts, les tremblements, la grimace peut-être
et peut-être le cri étouffé, le ahan d’effort
peut-être, ces deux mains qui tentent de repousser en se tendant à plat levées
peut-être une tentative, aussi, de se dérober, de reculer, de fuir, mais s’en trouver dans l’empêchement du fait de cette position d’abord, de cette situation ensuite, où de toute façon il n’y a plus qu’à s’accomplir, et même dans ce geste esquissé de refus, ou de répit plutôt, il y a l’acceptation, le renoncement, cela pour qui reçoit et pour qui, non pas donne, mais impose, avance, et pénètre, aussi le regard et les mains
mais aussi se trouver derrière pour voir de dos le dos, et les reins leurs mouvements, les contractions des muscles, leur relâchement, le rythme de cette succession, et revenir, non d’ailleurs pas revenir, puisque ensemble tout cela à la fois, il faut saisir d’un œil à facettes de mante religieuse, ou de mouche, dont le temps n’est pas le même, oui, être ce vol bourdonnant tout autour, de cette antique bête accouplée, de cette désarticulation enchevêtrée, de ce démembrement assemblé, de cette pagaille silencieuse maintenant, qui navigue en croisière dans une houle feutrée