Sacrifices 24
Il faut bien accepter la réalité des ruptures, ce que se dit la personne qui écrit, d’écrire ce matin rendue au là-bas de la veille, encore même heure, chassé-croisé, interversion comme à l’image du miroir, de la gauche et de la droite, là-bas devenu ici, et l’inverse
oui, ce qu’il y a de pire, n’est-ce pas, dans ces moments où vous attendez pour trouver un peu de sommeil Son retour et lorsqu’Il est de retour avec de Ses amis, hommes et femmes bruyants aux éclats de voix comme du verre qui jaillissent de la chambre sans retenue et envahissent la cour, ces exclamations, ces cris, ces rires, vous attendez enfin le moment pour Lui de les raccompagner, et le bruit de la clé qu’il tourne dans la serrure signifiant que c’est enfin fini, qu’Il va Se coucher et trouver tout de suite le sommeil, un sommeil lourd scandé à un moment de la nuit de Ses ronflements d’homme aux rêves pesant
ce qu’il y a de pire, c’est de guetter les ombres qui passent à l’aller durant le peu de temps où vous, faisant semblant de dormir et la porte de votre chambre grande ouverte, vous avez à peine le temps de les voir passer dans la véranda, de les guetter et de les dénombrer, et combien d’hommes et combien de femmes, car à ce moment pour Lui de les raccompagner, ce qui vous importe, c’est de vérifier leur sortie à tous, et à toutes, de vérifier qu’il ne reste pas une femme qui L’attend dans Sa chambre
et ce soir-là, de cette nuit-là justement, vous trouvez assez vite le sommeil, car vous ne vous doutez de rien à la différence de toutes ces autres fois où le doute vous taraude, et vous supputez les bruits, la qualité des silences, les indices de la lumière, et alors, toujours sous le prétexte de vous rendre aux toilettes, et après vérifier à l’aller la porte de sa chambre fermée, le rideau tiré à la fenêtre, et l’absence de lumière à l’intérieur, vous vous arrêtez au retour, haletant mais en retenant votre souffle, tous vos gestes en suspens, pour tenter de démêler dans ce tissu mêlé de bruits ténus qui se trouve à l’intérieur
et quand enfin, à peu près apaisé, ayant retrouvé une faible probabilité, une probabilité acceptable à Lui d’être seul à l’intérieur de la chambre et d’y dormir tout simplement du sommeil du juste, vous savez que vous pouvez enfin rejoindre votre chambre et vous laissez tomber sur le matelas, où vous espérez trouver un peu de repos, c’est-à-dire un peu de répit de toutes ces questions qui cessent pour quelques heures de vous assaillir
oui, ce soir-là, imbécile que vous êtes, vous ne vous doutez de rien, car au soir Il ferme tôt la porte de l’entrée et vous L’entendez tourner la clé de la serrure, vous entendez le bruit qui signifie la fin de vos tourments, pour ces quelques heures jusqu’à l’aube, jusqu’au crépuscule, et vous vous abandonner à un sommeil confiant, exactement comme cet après-midi où vous Lui dites de ne pas le faire, d’attendre au lendemain, et que comme d’habitude, Il vous dit
D’accord
D’accord
et peut-être même le répète-t-Il, mais sur ce ton que vous déchiffrez maintenant et qui ne signifie rien d’autre que ce que vous dites a peu d’importance par rapport au fait pour Lui de vous dire
D’accord
comme on dit
C’est ça, c’est ça
à un importun ou à un enfant, peut-être même sans vous entendre, c’est à y croire, au point qu’ensuite à le Lui rappeler, Il proteste avec une bonne foi qui a l’air si évidente, et avec tant de force, que c’est encore vous qui finissez par doutez, par vous poser des questions, car Lui ne semble aucunement douter, ni d’ailleurs Se poser la moindre question, tout Lui semble aller de soi
oui, comme cet après-midi, alors que vous faites la sieste, et que dans votre assoupissement ce cri, ou le dernier de ces quelques cris, possède ce don de vous réveiller immédiatement, de vous faire vous lever du matelas comme un ressort soudain agi, et sans les grimaces habituelles du réveil de vous précipitez dans la véranda, où immédiatement vous réalisez la scène, et vous les voyez, Lui tout au bord du trou d’évacuation d’eau, au pied du robinet dans le mur, et l’autre, son assistant ou son complice, qui tient la deuxième victime, car à ce moment pour vous de surgir sans les troubler, semble-t-il, le moins du monde, alors qu’ils sont ni plus ni moins, enfin qu’Il est ni plus ni moins en train de trahir la promesse qu’Il vous fait, et que vous Lui arrachez, oui, ce cri possède ce don, car il est malgré l’assoupissement le signe indéfectible de la scène, et même d’un moment de la scène, et qu’alors cela seul compte pour vous, au point d’en oublier vos récriminations et vos reproches
ce qui, alors cette nuit-là, peut bien vous réveillez, peut-être tout simplement le hasard pas du tout hasardeux de la soif, parce que la veille vous buvez à vous en tuer, encore une soif que seul l’alcool en excès procure, un feu intérieur qu’il semble qu’aucune eau ne peut apaiser ni éteindre, et après lutter jusqu’à ce moment de la défaite où votre sommeil, défait aussi comme une armée devant cet envahissement de la soif qui vous brûle, vous vous levez et ce n’est qu’au retour dans ce geste assez semblable au Sien, cet après-midi de le surprendre en train de trahir Sa promesse, au moment où Il se retourne pour lancer la première de Ses victimes dans la bassine qui se trouve au pied du muret sur lequel vous vous accoudez après sortir de la chambre
oui, dans ce geste assez analogue que vous faites après boire au robinet, vous vous retournez, votre soif apaisée et déjà, au premier pas pour regagner votre chambre et retomber sur le matelas, et sombrer si possible dans le sommeil interrompu, oui, c’est à ce moment-là que vous voyez le bout incandescent de la cigarette dans la nuit
et d’abord vous ne comprenez pas, et vous vous adressez à Lui avec presque du contentement de Le trouver là, à cette heure comme vous éveillé, et peut-être comme vous ne trouvant pas le sommeil, mais tout de suite votre esprit malgré tout son ensommeillement, que vous faites effort à maintenir pour vous rendormir ensuite, oui, autant jusqu’à présent vous maintenez le plus éloigné possible de
vous
de ce que faute de mieux, par commodité, vous nommez
vous
vous vous efforcez d’éloigner tout autre pensée que celle de parvenir dans un premier temps jusqu’au robinet, de l’ouvrir, de vous pencher pour boire directement au jet d’eau qui coule, puis qui s’écrase à côté du trou d’évacuation, et une fois redressé, à l’instant de ce demi-tour regagner au plus vite votre chambre, y tomber sur le matelas et y colloquer alors toutes les bribes de rêves entretenues dans cet espoir de les retrouver, oui, autant vous vous efforcez jusqu’à cet instant de vous maintenir coûte que coûte aux lisières du sommeil, à ne surtout pas aborder les berges, le rivage, du réveil, et pour cela à éloigner toute pensée du monde réel et demeurer autant que possible dans celle de votre rêve ébréché
oui, soudain comme il y a anicroche, parce que vous voyez la lumière dans les toilettes et que vous entendez le bruit de la porte des cabinets qui s’ouvre et qui se referme, puis celle de la douche, et que Lui se trouvant dans la véranda sous vos yeux, quoique dissimulé dans l’ombre, si ce n’est la cendre rougeoyante de Sa cigarette qu’il ne songe pas à dissimuler, c’est donc qu’il y a quelqu’un avec Lui, et la certitude vous transperce que naturellement il ne peut s’agir que d’une femme, c’est donc qu’Il s’est relevé pour lui ouvrir, et sans à Lui attendre votre sommeil, car Il se moque bien de ce que vous pouvez penser et ressentir, Il vous dénie l’idée même de pouvoir souffrir, ce n’est pas dans Son ordre des choses et du monde, et cette femme entre et elle passe devant la porte demeurée ouverte de votre chambre où vous dormez profondément, et peut-être alors s’adresse-t-elle à Lui, peut-être Lui pose-t-elle une question devant cette masse avachie sur le matelas, dans cette chambre sale et encombrée, et Il répond, Lui, et les deux ensemble rient
mais non, Il ne rie pas, Lui, cela ne s’accorde pas avec Son caractère, ni avec ce qu’Il s’apprête à faire avec elle, non, Il vous regarde avec le même regard qu’Il a pour Ses victimes, une fois qu’elles sont devenues choses par ses mains, une fois qu’Il n’éprouve plus la nécessité de les appesantir de son regard, autant que le passage ne s’achève pas, Il ne rie pas plus qu’Il ne le fait au moment de se saisir de la deuxième, alors qu’Il vous voit vous accoudez sur le muret qui sépare la cour de la véranda, ni à aucun autre moment de ce qu’Il accomplit
et en somme à rire de vous, Il vous semble qu’Il vous octroie un peu de cette humanité qu’Il vous refuse en ne riant pas, en ne dévoilant pas Sa faiblesse au moment d’accomplir ce qu’Il accomplit, mais qu’au contraire Il le fait dans une parfaite indifférence sans jamais que seulement l’idée même d’une quelconque empathie ne L’effleure
Oh, certes non, Il n’est pas du genre, Lui, à se confondre, à confondre Ses limites avec celles du monde qui l’entoure, Il sait bien qui Il est, et là où Il s’arrête, et à aucune créature vivante du monde extérieur Il ne risque d’accorder du crédit, de confiance, pas même une femme, et peut-être surtout pas une femme, et à aucune des paroles sorties de Sa bouche, à aucun des gestes accomplis par Ses mains, Il ne se pose la question des conséquences et des effets sur la créature à qui Il s’adresse, ou bien qui se trouve entre Ses mains subir ce qu’elles lui font subir, que ce soit l’amour ou la mort, ce n’est certes pas Lui qui peut faire ce que vous faites et S’arrêter, haletant et silencieux, retenant Son souffle, pour tenter de démêler dans le nœud compliqué des bruits ténus d’une chambre éteinte à la porte fermée
oui, vous ne savez pas vraiment pourquoi ces deux scènes se trouvent ainsi reliées, par quels détours mystérieux, quels sont les ponts jetés de l’une à l’autre, entre ces scènes de sacrifice et celles de vous trouver tiers exclus de Son union à une autre créature, mais ce qu’il y a de certain reste le rôle qui vous est toujours dévolu dans ces scènes l’une ou l’autre et qui est toujours d’en être la victime
et pire que le moment pour vous de découvrir leur présence, pire que celui d’entendre leurs voix parler, même pas à voix basse, le pire, oui, est le silence qui s’ensuit, le pire est de ne plus les entendre précisément, parce que cela, ce silence, ouvre la porte à un incendie d’images qui vous envahit de leurs intolérables visions, de ces images insaisissables où Sa silhouette découpée avec l’ampoule rouge pendue au bout du fil électrique au mur, à genoux devant elle qui voit cette silhouette se découper sur la lumière rouge, Il est en train d’accomplir ce geste, les deux mains occupées et Son regard fixe sur elles, sur ce qu’elles sont occupées à faire, sur ce point de Lui, sur cette arme de Lui dont Il se prépare à Se servir, dont Il se prépare à pénétrer Sa victime, oui, Ses deux mains sont occupées et Son regard avec cette même fixité ne quitte pas des yeux Ses mains et ce qu’elles sont occupées à faire, tandis que la créature qui Lui est livrée attend dans cette patience ou cette ignorance animales de Lui appartenir et de ce qui s’ensuivre
Oh oui, lorsque le silence soudain tombe, alors que jusque-là vous parviennent les cris, les rires et les éclats de leurs voix, alors que vous savez que ne se trouve avec Lui qu’une femme, une seule, et que vous vous interrogez dans la fièvre qui vous prend de tenter de reconnaître dans ces éclats de voix, qui parlent une langue que vous ne comprenez pas, des indices, aux tons qu’ils emploient, aux inflexions, aux pauses mêmes, ce qu’ils peuvent bien se dire, ou du moins sinon ce qu’ils peuvent se dire, mais si ce qu’ils disent équivaut à des préludes de la scène à la fois tant redoutée et espérée, oui, que sont-ils en ce moment même de faire, quelles sont leurs attitudes, quels sont leurs gestes, quelles positions occupent-ils dans la chambre, se trouvent-ils les deux sur le matelas, comment se regardent-ils, que de questions qui soudain s’aiguisent sur le fil de cette lame
Le silence soudain tombé entre eux et vous
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