Atermoiements d'un électeur lambda
Une série épistolaire du (non-)blog de Monsieur Népomucène
Episode du jour (épisode 14) :
Couilles brisées menu
Mes chers dingues de lecteurs,
Ségolène Royal sort des arguments de perdant. Elle-même n'y croit plus. Et puis C'est moi ou le chaos, je trouve ça minable, électoralement contre-productif, moralement douteux et politiquement minable.
En même temps, ce n'est pas une candidate dangereuse. Soyons francs : je la trouve nulle, mais pas dangereuse. En outre, si, de tout coeur, je la trouve nulle, et malgré les défauts que j'ai pu lui trouver, et que je peux toujours lui trouver, je dois bien reconnaître qu'elle a montré mercredi qu'elle n'était pas l'incompétente totale qu'on pourrait (que j'ai pu) craindre, donc il faudrait peut-être que je me détache mon sentiment un peu trop viscéral et sans doute pas assez rationnel de sa nullité.
Au passage, je précise que si un quelconque antisarkozyste primaire se présente ici pour me faire la leçon, je l'invite même pas poliment et très fermement à aller se faire foutre, par un autre que moi. Je n'en peux plus du matraquage antisarkozyste. Et puis, pour ma part, je n'ai pas cherché à convaincre la Terre entière, me semble-t-il, d'une éventuelle nullité objective et structurelle, pour ne pas dire ontologique, de Ségolène Royal.
Mais revenons à nos moutons. J'ai pu, et je peux toujours, n'être convaincu ni par son programme ni par sa personne, elle n'est pas dangereuse et son programme n'est pas dangereux non plus. De tous les candidat(e)s à cette élection présidentielle, Ségolène Royal était et est certainement celle qui fait courir le moins de dangers au pays. Elle a raison de l'affirmer : « Avec moi, il n’y a aucun risque. Vous avez tout à gagner. » Enfin, tout, c'est un brin exagéré (pour être poli), un peu serait plus approprié.
Les emplois-tremplins financés par l'argent des assurances-chômage et de la formation professionnelle, me séduisent vraiment. Même s'ils ne les mèneront pas forcément très loin, ils ajouteront toujours une ligne au CV des jeunes sans diplômes (sans les forcer à des mois et des mois de stages non-payés à enchaîner, ou à attendre au chômage - non indemnisé vu qu'ils n'ont jamais cotisé auparavant et sans RMI vu qu'ils n'ont pas 25 ans - dans leurs cités pendant des mois et des mois). C'est loin d'être négligeable dans un monde où l'absence d'expérience professionnelle joue un rôle de repoussoir pour tous les employeurs à tous les niveaux. Quelques mesures ponctuelles, que Nicolas Sarkozy pourra certes également prendre (pour améliorer le niveau de vie des personnes âgées les plus démunies notamment), me plaisent aussi. Last but not least, quand bien même son approche de l'énergie me laisse mi-figue mi-raisin, des personnes bien plus compétentes que moi ont montré que son programme était plus attentif aux questions environnementales que celui de Nicolas Sarkozy.
Pour le reste, je suis moyennement convaincu. Le programme de Royal n'est pas dangereux et ne foutra pas l'économie par terre. Si vous le croyez sérieusement, c'est que vous vous seriez certainement attendus à voir les troupes du pacte de Varsovie entrer dans Paris le lendemain de l'élection de François Mitterrand. Cependant, le saupoudrage multicatégoriel ne me paraît pas suffisant pour avoir des effets vraiment significatifs en termes de réduction du chômage et/ou de réduction des inégalité et/ou d'accélération de la croissance. Alors, bon, voter pour elle avec si peu de bonnes raisons ? Boarf, boarf, boarf. On n'avait qu'à garder Chirac, hein. Au moins, lui n'envisage ni de placer les petits branleurs qui volent les autoradios et arrachent le sac des petites vieilles sous la garde de militaires qui méritent notre respect mais, bon, qui ne sont jamais que des militaires, avec toute l'intelligence que cela suppose, ni de les envoyer en séjour éducatif à faire chier les ONG qui ont d'autres chats à fouetter.
Face à elle, Nicolas Sarkozy. Son projet procède d'une vision de la France et montre que son ambition individuelle sait se hisser à la hauteur des ambitions collectives. L'homme est brillant, et je ne suis intéressé ni par les procès d'intention ni par les spéculations hasardeuses sur sa sincérité, ses arrières-pensées, etc. En outre, je ne suis pas Madame Soleil, et je ne suis pas assuré de l'échec à venir de ses réformes libérales. Après tout, pourquoi pas ? L'homme a du courage, de la volonté, de l'ambition pour tous ceux qui veulent se joindre à l'effort. Alors, quoi ?
Quant aux accusations de racisme, de xénophobie et aux qualifications de facho, apprenti-dictateur, danger-pour-la-République-et/ou-pour-la-démocratie, elles ne m'intéressent pas. D'une part, elles sont infondées. D'autre part, il n'est nul besoin d'aller aussi loin pour trouver des raisons de ne pas voter pour lui. Sans représenter le moindre danger pour la République et la démocratie, Nicolas Sarkozy croit en l'efficacité de répression (et d'un certain développement des fichiers et de la surveillance) mais les résultats obtenus sont mitigés. Pour quelqu'un qui, comme moi, préfère toujours légèrement trop de laxisme à légèrement trop de répreession, le vote Sarkozy, boarf, boarf, boarf, surtout avec des résultats aussi mitigés.
Par ailleurs, son projet comporte des mesures antisociales qui ne m'inspirent aucune sympathie. Plus de RMI sans travail d'intérêt général ? Faut vraiment être un avocat d'affaires de Neuilly-sur-Seine pour songer sérieusemnt à cela ! Il le connait le montant du RMI ? Je suis bien au-dessus, et pourtant, croyez-moi, je n'en mène pas large, et j'ai connu des périodes où j'ai dû économiser sur la bouffe. Et puis je vois mal quel travail on peut demander pour un tel montant ; à la rigueur, ce sera arracher les mauvaises herbes des jardins publics pendant trois heures par semaine, mais ça peut difficilement être autre chose... Quant au forfait qui reste à la charge des assurés sociaux pour tout acte médical, j'ose espérer que Nicolas Sarkozy instaurera quand même des exonérations de ce forfait pour les plus démunis et/ou les pathologies les plus graves et/ou les traitements au long cours, mais je dois reconnaître que je n'ai à aucun moment de sa campagne entendu parler de telles possibilités d'exonération. La réforme de la fiscalité des successions ? Vouloir favoriser des gens en vertu de la seule naissance quand on entend promouvoir la valeur travail, c'est ridicule. A la limite, je trouverais même que ce serait plus injuste et moins justifiable qu'une abolition pure et simple de l'impôt de solidarité sur la fortune (ou de l'impôt sur le revenu, d'ailleurs) ; en gros, je peine à imaginer une proposition de réforme fiscale moins juste.
Et puis, bon, il est quand même un brin démago. L'identité nationale, mon chou, tu te la tailles en pointe et Lulu te dira où la placer, et je peux t'assurer que ce n'est pas dans un ministère. Au passage, tu rangeras aussi dans l'endroit que Lulu t'indiquera le petit drapeau tricolore que Mlle Royal voudrait m'offrir. Pour la baisse des prélèvements obligatoires de 4 points, à moins de laisser filer les déficits et la dette à la Reagan, ou de procéder à des réformes drastiques à la Thatcher (même Sarkozy n'aurait pas les couilles pour mener, qu'on les approuve ou non, de telles réformes), on pourra toujours courir. Quant à sa vision de Mai 1968, la vision du monde de l'avocat d'affaires de Neuilly-sur-Seine laisse cette fois place une vision de petite vieille de Neuilly-sur-Seine, terrorisée par les hordes de gauchiss' à force d'avoir trop regardé l'ORTF du Général, alors même que les gauchiss' en question sont en contact permanent avec le préfet Maurice Grimaud pour que la situation demeure under control du début à la fin.
So what ? Cette campagne présidentielle m'aura passionné. Elle m'aura vraiment, profondément, du début à la fin, passionné. Mais voilà : à la veille du second tour, je vous le dis tout net, elle me les aura aussi brisées, je ne vous dis pas à quel point, et la perspective de passer par le bureau de vote demain me les brise aussi grave de chez grave. Alors je vote pour qui ? Mais j'en sais rien, moi ! Il n'est pas exclu que je procède par tirage au sort, ni que je vote blanc, ni que j'opte pour une stratégie tarabiscotée en fonction des estimations que j'aurais reçues en fin d'après-midi (et que je ne publierai pas, ne serait-ce que parce que j'en ai pris l'engagement auprès des personnes qui me les communiqueront).
Non sans vous conchier très affectueusement, je vous prie d'accepter, mes chers dingues de lecteurs, mes poutous les plus baveux.
Monsieur Népomucène.
Précédents épisodes :
(1) Récapitulation sommaire d'un passé électoral et petit test amusant ;
(2) De (plus ou moins) petits candidats ;
(3) Ségolène, le choix qui s'impose naturellement ;
(4) Obstacles rationnels à un choix naturel ;
(5) Et si j'essayais Bayrou ?
(6) A défauts minimes... candidat minime !
(7) Nicolas Sarkozy, candidat présidentiable... et présidentiel ;
(8) Où des défauts possiblement rédhibitoires se mêlent à d'éminentes qualités ;
(9) Koikonfè dem1 ? ;
(10) Un premier tour dans la sobriété ;
(11) Vœu (provisoire) de silence ;
(12) Prendre des décisions, c'est dur ;
(13) Une dynamique royale.