Lettre des Français aux peuples d’Espagne, d’Italie et des Etats-Unis.
Chers amis,
Aujourd’hui, nous vous devons nos excuses les plus humbles.
Ces dix dernières années, nous nous sommes beaucoup amusés à vos dépens. Nous avons disserté avec commisération sur l’absence d’éducation politique, les faiblesses de jugement démocratique, la vulnérabilité aux manipulations médiatiques, qui seules pouvaient expliquer les élections de M. Aznar, de M. Berlusconi et de M. Bush.
Nous avons brocardé leurs ficelles démagogiques, si évidentes qu’elles nous paraissaient même exhibées. Nous, patrie des Lumières et de l’Education nationale, nous vous avons patiemment expliqué comment l’attribut de modernité masquait la régression, l’ordre et la compassion les intérêts d’une classe.
Car ce n’est pas en France qu’une telle mésaventure se serait produite. Ici, la démocratie est ancienne et le peuple est libre, politique et informé.
Ici, disions-nous, nous n’accepterions pas que le pouvoir financier influe sur le pouvoir médiatique, et encore moins qu’ils s’associent pour fabriquer le résultat d’une élection. Notre pays est vaste et divers, nous avons une presse de référence et un audiovisuel public impartial. Ici, le peuple n’élirait jamais des hommes qui portent ouvertement ces intérêts au pouvoir.
Ah, ces anecdotes savoureuses sur les compromissions des grands journaux et des télévisions dans vos démocraties délicieusement imparfaites ! Ce n’est pas en France que les médias auraient tous repris en une, à deux jours de l’élection, un faux sondage publié par un Institut inconnu au nom si ouvertement artificiel d’Opinionway.
Les attaques contre la justice nous rendaient un peu plus inquiets. Mais elles étaient vraiment trop directes pour nous atteindre. Car, ici nous vivons dans le respect de Montesquieu et de l’intangible séparation des pouvoirs. Un homme politique qui la remettrait en cause, par exemple en critiquant les juges au nom de la police, ne pourrait évidemment pas espérer accéder aux fonctions suprêmes de garant de la Constitution.
Il en irait de même s’il remettait en cause des libertés chèrement conquises, de 1789 à 1968. Nous ne serions pas, nous, les jouets des tours de passe-passe sur l’ennemi intérieur, le terroriste, l’immigré, le communiste, le chômeur, l’assisté.
Et puis nous avons étudié en anthropologues les divagations ubuesques de vos hommes d’Etat sur Dieu et Satan, la religion et le créationnisme, le scientologue et la génétique des criminels et des paresseux. Nous avons certes un peu frissonné, tout en sachant que, chez nous, ces errements sont marginaux, la république indivisible et les aspirants au pouvoir formés dans les meilleures écoles.
En fait, le plus attristant était de voir vos modestes, vos vulnérables, les victimes du capitalisme financier international, se laisser si bêtement berner. Comment ont-ils pu croire aux bienfaits des baisses d’impôts pour les plus riches, aux coupes dans les services publics et les programmes sociaux ? Ici, en France, vous disions-nous, nous avons conservé une conscience de classe qui aurait percé la manœuvre. A preuve, nos grèves, nos partis anti-libéraux, et même notre Front National.
Et nous avons été légèrement découragés quand vous les avez réélus. Leurs actes n’avaient-ils pas démontré leurs intentions ? Echec de la répression, accroissement des inégalités, manœuvres d’appareils, mensonges, contradictions et dénis démocratiques : tout cela n’avait pas suffi ? Comment pouviez-vous encore croire les promesses de changement et de rupture ? En France, nous n’aurions certainement pas élu l’homme d’un tel bilan.
Et que dire de l’aveuglement international de vos grands chefs ? Honnêtement, ce n’est pas en France qu’un dirigeant national aurait soutenu une décision aussi tragiquement absurde que d’envahir l’Irak pour les raisons que l’on sait. Nous vous avons plaints, amis espagnols, quand nous avons vu le troisième homme glissé entre les deux irresponsables de leur génération. Et encore, certains doutaient encore à l’époque de l’issue de la guerre. Imaginez-vous un futur Président français supplier pour être sur la photo avec G.W. Bush ? Alors que, cette fois, la France avait eu raison ? Ce serait un suicide politique et médiatique. Du moins le croyions-nous.
Car le résultat de l’élection présidentielle du 6 mai dernier nous oblige évidemment à en rabattre et à réviser nos jugements. Tous ce que nous avons dit et pensé était injuste. Il n’y avait pas d’exception française. Nous n’étions pas en avance, mais en retard. Nous aussi, nous voulons connaître le vrai capitalisme, le caporalisme au pouvoir et, enfin !, l’atlantisme sincère.
Alors bien sûr, nous aurions gagné à le faire plus tôt, avant que vous ne changiez d’avis. Mais, en contrepartie, nous avons trouvé une vraie synthèse entre Aznar, Berlusconi et Bush, en prenant chez chacun les traits les plus caractéristiques. Observez bien notre nouveau Président de la République et vous comprendrez.
Et, pour couronner le tout, comme nous sommes maintenant les seuls à porter ces valeurs, nous allons continuer à revendiquer l’exception française. Et ce sera amusant de vous observer quand vous chercherez à tâtons à rénover vos démocraties, à retrouver une cohésion sociale, à organiser l’Europe et le monde d’après l’empire américain. Vraiment, nous sommes désolés de le redire, vous êtes indécrottables.
Bien amicalement,
Les Français
Résistance citoyenne.
Désobéissance civile.
Insurrection démocratique.