Infanticide 8
et quand la chose à la surface du radier comme faisant partie du courant lui-même apparaît en tourbillonnant, en tournant sur elle-même, et en luttant encore contre la nécessité pour elle de cesser le combat, et de cesser de faire souffrir tout le monde, et d’être un poids encombrant, je m’entends qui pousse un cri, ou peut-être je n’en pousse pas et je l’imagine, car déjà je ne suis plus penchée par-dessus le parapet du côté de l’aval, mais je le contourne et je descends sur la berge, et je ne me vois plus, mais je m’entends, et je m’appelle alors, seule au milieu de la route, les pieds dans la poussière, et où ne passe aucun véhicule, ni aucun promeneur, aucune ombre, parce qu’il doit être pas loin de midi, ma robe de motifs imprimés d’été et de couleurs de deuil s’anime, et je fais quelques pas et avec précaution, je descends me rejoindre sur la berge
et lorsque j’atteins la berge, je ne vois encore rien, parce je regarde à mes pieds de peur de tomber à cause du sol glissant, de la glaise glissante du sol, de cette terre grasse et toujours suintante, et toujours noire comme de l’anthracite, et presque aussi brillante, si bien que ce n’est que lorsque je me trouve sur le mince replat à mes côtés, que je vois la scène, et je me vois me jeter à l’eau qui atteint mes cuisses, et d’une main je me retiens à une branche souple de saule, et je tends l’autre vers la chose qui tournoie dans sa dérive, et que le hasard approche du bord où je me trouve, et la voix veut me dire
Ne fais pas ça, ne te prends pas pour Dieu, n’interviens pas dans le cours du destin et ne reprends pas à la rivière, au radier, ce qu’il prend, ne viens pas déranger les choses, ne viens pas déroger à mon attente, car c’est vrai, j’attends
Et je vois ma main comme celle de Dieu qui se tend vers la main de sa créature, et son index qui se tend vers celui légèrement fléchi de sa créature, et l’instant où ils vont se toucher, et je pense que je dois me réjouir, je pense qu’à moi aussi une main est tendue pour me hisser depuis l’enfer et me sauver, et que c’est la troisième fois aujourd’hui en si peu de temps que cette main se tend vers moi, et que je ne la saisis pas, quand mes mains trouvent la force, quand mes yeux refusent de voir et se ferment, et quand mes oreilles refusent d’entendre, et maintenant je me dis encore la main se tend, et je dois moi aussi me réjouir, et je dois l’encourager, et même l’aider à retirer au radier la chose, et lui restituer son nom d’enfant, et peut-être renouer le lien, et je pense ou plutôt je me pose la question de savoir pourquoi je ne le fais pas, et pourquoi au moment de me poser cette question, bien au contraire, je souhaite qu’un sursaut du courant emporte la chose, et alors je saisis son poignet, mon autre main se retient à la branche du saule, et je veux la retenir, parce que je pense au risque de tomber à l’eau, mais je sais que je veux la retenir de reprendre au destin ce que le destin me prend, et que je ne veux pas reprendre ce que le destin ne me prend pas, mais que je lui donne, que je lui offre, cette chose que je ne peux nommer qu’une chose, et non pas comme lui, comme je le nomme lui, parce qu’ils me mettent dans les bras l’amour et la haine, et que j’ai dans l’un l’amour, et dans l’autre la haine, main gauche et main droite, et qu’on me prend l’amour pour me laisser la haine, et tout en me retenant de tomber, je me retiens de reprendre cette moitié qui est comme une bouche qui m’embrasse, et qui n’est pas ma bouche, et avec laquelle il y a un lien qui n’est pas mon lien, et je tente de me retenir et de me ramener à moi, et je tente de m’empêcher de reprendre la chose aux eaux, et au radier, et au courant
mais ma main libre s’écrase comme une grappe de groseille sur le tissus gorgé d’eau et blanc de la chose, et la tire vers moi et vers le bord, la berge, et lorsque la chose est tout contre, alors je l’agrippe des deux mains et je fais des efforts pour le hisser, et je le regarde sans rien faire pour l’aider, je le regarde et je pense qu’il ne va pas y parvenir, qu’il me suffit d’attendre sans rien faire pour le voir s’épuiser et renoncer, mais la chose est aidée par le sort, par ses contorsions, par le courant qui de-vient son allié, par le soleil, par la chaleur, par l’odeur de l’eau, par les rats, les araignées et les perles de leurs toiles, les truites, et les gammares, et je vois la chose étendue les pieds encore dans l’eau, mais la tête au soleil dans la terre grasse et noire comme de l’anthracite, et suintante des humeurs, et chaude comme un corps, et je vois la peau de la chose grumeleuse et blanche, et je me dis avec espoir qu’il est mort, que ça y est, il est trop tard, et il est mort, car la chose ne crie plus, ne fait plus de bruit, ne se débat plus comme à elle aspirer le soleil, et sa chaleur, et la main sort ce qu’elle trouve de ma manche à l’épaule, un mouchoir sale et de morve sèche qui vient de la chose pour lui essuyer le visage, en recueillir les sanies, débarrasser sa respiration
alors oui, j’entends la voix me parler, et j’entends les paroles de la voix, et je n’éprouve rien à les en-tendre, parce qu’il me semble qu’il faut que la voix les prononce et les dise, que c’est quelque chose de nécessaire, qu’il faut qu’elle tente cette carte, ou alors il me faut comprendre, car c’est comprendre mon amour pour lui que de comprendre ma haine pour l’autre, mais ce n’est pas une chose que l’absent comprend, non, il ne la comprend pas, et ses yeux absents me regardent comme à regarder une folle, oui, je vois son regard et dans son regard comme à me voir en un minuscule reflet déformé à la surface d’une sphère de métal poli, je vois l’horreur de son regard