N’en déplaise à certains, puis-je m’autoriser à revenir sur une des plus remarquables victimes de la Révolution française : Madame Elisabeth, petite-fille de Louis XV, sœur de Louis XVI, de Louis XVIII, Charles X et tante de Louis XVII. Rien n’a pu lui être reproché que le fait d’être une Bourbon.
Elle aurait pu partir pour l’exil, comme lui enjoignaient le Roi et ses frères Provence et Artois.
« Madame Elisabeth avait exprimé la résolution de partager les chagrins et les périls de sa famille : elle a tenu toutes ses promesses ; à Versailles, dans les troubles du 6 octobre ; à Paris, dans la morne solitude des Tuileries ; sur la route de Varennes, dans la néfaste nuit du 20 juin, dans la nuit sanglante du 10 août, dans la loge du Logographe, témoin des affronts et des menaces ; dans la tour du Temple, témoin des adieux et de l’agonie. »
Rien n’a pu justifier son assassinat et celui de ses compagnons d’infortune accusés d’un pseudo complot contre la République, complot qui ne fut, bien sûr, jamais prouvé. La seule faute était d’être noble ou fidèle à la religion de ses ancêtres.
L’arrestation et la mise en accusation
Au soir du 9 mai 1794 (20 floréal), on vient la chercher. Après des ultimes recommandations à Marie-Thérèse, Elisabeth est conduite à la conciergerie.
Le 10 mai 1794 , après Louis XVI et Marie-Antoinette, s’ouvre le « procès » de la sœur du roi. Madame Elisabeth est humiliée par ses juges, mise plus bas que terre. On l’accusera surtout d’avoir fait parvenir des diamants à son frère le comte d’Artois pour organiser la contre-révolution et rétablir la monarchie.
Ayant appris son arrestation, Chauveau-Lagarde vient courageusement la défendre :
« je fis observer, dit-il, qu’il n’y avoit au procès qu’un protocole banal d’accusation, sans pièces, sans interrogatoire, sans témoins, et que par conséquent, là où il n’existoit aucun élément légal de conviction, il ne sauroit y avoir de conviction légale.
J’ajoutai qu’on ne pouvoit donc opposer à l’auguste accusée que ses réponses aux questions qu’on venoit de lui faire, puisque c’étoit dans ces réponses elles seules que tous les débats consistoient ; mais que ces réponses elles-mêmes, loin de la condamner, devoient au contraire l’honorer à tous les yeux, puisqu’elles ne prouvoient rien autre chose que la bonté de son cœur et l’héroïsme de son amitié.
Puis, après avoir développé ces premières idées, je finis en disant qu’au lieu d’une défense je n’aurois plus à présenter pour Madame Elisabeth que son apologie ; mais que dans l’impuissance où j’étois d’en trouver une qui fût digne d’elle, il ne restoit plus qu’une observation à faire : c’est que la Princesse qui avoit été à la cour de France le plus parfait modèle de toutes les vertus ne pouvoit pas être l’ennemie des François.
Il est impossible de peindre la fureur avec laquelle Dumas m’apostropha, en me reprochant d’avoir eu l’audace de parler de ce qu’il appeloit les prétendues vertus de l’accusée et d’avoir ainsi corrompu la morale publique. Il fut aisé de s’apercevoir que Madame Elisabeth, qui jusqu’alors étoit restée calme et comme insensible à ses propres dangers, fut émue de ceux auxquels je venois de m’exposer. »
Mais tout est joué d’avance pour Elisabeth. Fouquier-Tinville demande et obtient bien sûr la mort pour elle et pour vingt - quatre personnes de conditions diverses comme coupables de conspiration contre la République. Des aristocrates : la vieille Mme de Senozan, sœur de Malesherbes, Mmes de Crussol, de Laigle, de Montmorin, un Loménie de Brienne, deux abbés, des commerçants et artisans, des domestiques; aucun, certes, n'a jamais conspiré.
En écoutant la sentence de mort, la princesse reste digne. Apprenant qu’une des condamnées, Madame de Sérilly, âgée de 31 ans, est enceinte, elle fait avertir les juges et la sauve ainsi de la guillotine. Au moment où elle sortait du tribunal, Fouquier dit au président : « Il faut avouer cependant qu’elle n’a pas poussé une plainte.- De quoi se plaindroit-elle donc, Elisabeth de France ?, répondit Dumas avec une gaieté ironique, ne lui avons-nous pas formé une cour d’aristocrates dignes d’elle ? et rien ne l’empêchera de se croire encore dans les salons de versailles quand elle va se voir, au pied de la sainte guillotine, entourée de toute cette fidèle noblesse. »
21 Floréal An II (10 mai 1794)
23 personnes
Fournée de Mme Elisabeth
1. Marie Elisabeth Capet, sœur de Louis Capet ; le dernier des tirans des français, âgée de 30 ans, née à Versailles
2. Anne Duwaes, veuve des Acres de l'Aigle, cy devant marquise, né à Keisnist, dans la campagne de Westphalie, demeurant à Montagne belair, cy devant Saint Germain en laye, département de Seine et Oise, agé de 55 ans
3. Louis Bernardin Leneuf Sourdeval, né à Caen, ex-comte, demeurant actuellement à Chatou, département de Seine et Oise, avant demeurant dans le district de Caen, département du Calvados, âgé de 69 ans
4. Anne Nicole Lamoignon de Malesherbes, veuve du cy devant marquis de Senozan, née à Paris, y demeurant, âgée de 76 ans
5. Claude Louise Angélique Bersin, ex-marquise, femme séparée de corps et de biens depuis huit ans, de Crussol d'Amboise, née à paris, y demeurant, âgée de 64 ans
6. Georges Folloppe, officier municipal de Paris et pharmacien, né à Ecales Alix, près d’Yvetot, demeurant à Paris, rue et porte Honoré, âgé de 64 ans
7. Denise Buard, fille, vivant de son bien, née à Paris, y demeurant, rue Florentin, n°674, âgée de 52 ans
8. Louis Pierre Marcel Le Tellier, dit Bullier, ex-noble, cy devant employé à l'habillement des troupes, né à Paris, y demeurant, rue Florentin, n°674, âgé de 21 ans et demi
9. Charles Cressy Champmilon, cy devant noble, ayant servi en qualité de sous-lieutenant dans le cy devant régiment de vieille marine, natif de Courlon, près de Sens, département de l’Yonne, depuis s’annoncant avoir fait le commerce, âgé de 33 ans
10. Théodore Hall, manufacturier et négociant, natif de Sens , y demeurant, département de l’Yonne, âgé de 26 ans
11. Alexandre François Loménie Brienne, ex-comte, né à Marseille, y demeurant, cy devant colonel du régiment des chasseurs , cy devant Champagne, qu’il a quitté en 1790, domicilié à Brienne, et arrêté à Sens en visite, âgé de 36 ans
12. Louis Marie Athanase Loménie Brienne, ex-comte, ex-ministre de la guerre et depuis la révolution maire de Brienne, âgé de 64 ans
13. Antoine Hughes Calixte Montmorin-Saint-Hérem, né à Versailles, sous- lieutenant dans le 5e régiment des chasseurs à cheval, grade dont il a donné sa démission le 5 septembre 1792, demeurant à Passy, département de l’Yonne, âgé de 22 ans
14. Jean Baptiste Lhoste, né à Forges, dans le cy devant Clermontois, agent de Sérilly, dont il étoit le domestique, âgé de 47 ans
15. Martial Loménie Brienne, né à Marseille, demeurant à Sens, ex-noble et coadjuteur de l'archevêque de Sens, département de l’Yonne, âgé de 30 ans
16. Antoine Jean François Mégret de Sérilly, né à Paris, cy devant trésorier général de la guerre jusqu’en 1787 et depuis cultivateur, demeurant à Passy, district de Sens, département (sic), âgé de 48 ans
17. Antoine Jean Marie Mégret Détigny, né à paris, ex-noble, cy devant sous-aide-major du régiment des cy devant gardes françaises, qu’il a quitté en 1787, demeurant à Sens, département de Lyonne, âgé de 46 ans
18. Charles Loménie Brienne, né à Marseille, cy devant chevallier de Saint-Louis et de Cincinnatus, domicilié à Brienne, département de laube, âgé de 33 ans
19. Françoise Gabrielle Tanneffe , veuve Montmorin-Saint-Hérem , ex-comte, ex-ministre des affaires étrangères , née à Chadrin, en Auvergne, département du Puy de Dôme, demeurante lors de son arrestation, à Passy, département de Lyonne, chez la nommée Sérilly, âgée de 50 ans
20. Anne Marie Charlotte Loménie Brienne, épouse divorcée de l’émigré Canisy, née à paris, domiciliée à Sens, département de Lyonne, et à Paris, rue Georges, section du Mont-Blanc, n°18 , âgée de 29 ans
21. Marie Anne Catherine Rosset, née à Rochefort, département de la Charente, femme de Charles Christophe Rosset-Cercy, officier de marine émigré, demeurant lors de son arrestation à Sens, âgée de 44 ans
22. Elisabeth Jacqueline Lhermitte, femme de Rosset, née à Paris, demeurant à Sens. Son mari, ex-noble, cy devant lieutenant-colonel des carabiniers, maréchal de camps, émigré, âgée de 65 ans
23. Louis Claude Lhermitte Chambertrand, né à Sens, y demeurant, prêtre et ex-chanoine de la cy devant cathédrale de Sens, ex-noble, âgé de 60 ans
24. Anne Marie Louise Thomas, femme Sérilly , née à Paris, demeurant à Passy, département de Lyonne, âgée de 31 ans *(enceinte a échappé à la guillotine à la demande de Madame Elisabeth)
25. Jean Baptiste Dubois, né à Mersy, district de Reims, département de la Marne, domestique de d’Etigny, qui demeurait chez sa mère, rue vieille du Temple, âgé de 41 ans
Parcours de Madame Élisabeth de la cour de Mai à la place de la Révolution
Les condamnés sont partis de la conciergerie à 16 heures : Madame Élisabeth était dans la première charrette avec Louis-Marie-Athanase de Loménie (ex-ministre) et Martial de Loménie (coadjuteur de l'évêque de Sens), Anne-Nicole de Lamoignon (veuve du marquis de Senozan), le fils du Comte de Montmorin (Antoine-Hugues-Calixte de Montmorin), le comte Louis-Bernardin Leneuf de Sourdeval et Charles Gressy de Chamillon. Tous sont restés debout, elle seule s'est assise ; mais, à la hauteur de la rue du Coq, comme l'heure pressait, il fallut pousser les chevaux ; alors elle se releva. Lorsque l'évêque Martial de Loménie lui parlait de Dieu qui allait récompenser son martyre ; elle lui dit en souriant :"C'est assez vous occuper de votre salut ; la charité ne doit point vous faire oublier le soin de votre âme, Monseigneur." Comme chef de complot, puisque les jurés avaient trouvé un complot, elle devait être exécutée la dernière.
Exécution de Madame Élisabeth
Madame Élisabeth est restée debout au milieu des gendarmes. A l'appel de leur nom, chacun des condamnés vient s'incliner devant elle, les femmes, dans une grande révérence de cour, les hommes, le genou ployé. Elle incline la tête, sereine, les embrasse tous .Elle prie, la face tournée vers la guillotine, mais sans qu'aucun bruit lui fît lever les yeux. C’est là qu’elle apprend aussi par la foule le supplice de Marie Antoinette. Le jeune Antoine-Hugues-Calixte de Montmorin et Jean-Baptiste Lhote (domestique) crient : "Vive le roi!" ce qui excite la fureur dans le public. A chaque chute du couteau, ils applaudissent et crient : "Vive la nation!" Lorsque le tour de Madame Élisabeth arrive, elle monte les degrés d'un pas très lent, elle frissonne légèrement, sa tête est inclinée sur sa poitrine ; au moment où elle se présente devant la bascule, un des aides dégage le fichu qui couvret ses épaules. elle fait un mouvement et d’écrie pudiquement :"Monsieur, au nom de votre mère, couvrez-moi..." Presque aussitôt elle est bouclée sur la planche qui s'abat et sa tête tombe.
Suivant Madame de Genlis, toutes les relations et les mémoires de ce temps s’accordent à dire qu’à l’instant où Madame Elisabeth fut guillotinée, une odeur de rose se répandit