In.Necis.Renascor.Integer
C'est la première heure...
Dans l'unité, les démons chantent les louanges de Dieu. Ils perdent leur malice et leur colère, d'après le Nuctémeron (haute magie assyrienne).
- Toi, enfin! A ma vue, il ne pousse pas un cri de triomphe, mais comme un gloussement suivi d'un soupir joyeux. Il dégaine sa lame. C'est le moment qu'il attendait depuis si longtps. A la place des yeux, il a deux trous rouges, deux fentes cruelles. Arrivé à ma hauteur, il se ramasse sur ses jambes afin de me trouer d'une détente brusque.
- Je savais bien que je finirais par t 'avoir, rugit il, dans un souffle rauque.
Mais devant mon regard décidé, il fait un pas en arrière. Quel air dois-je avoir? Formidable et invincible, si bien qu'un doute s'empare de lui.
- Qu'attends tu ici? glapit-il en faisant osciller sa lame.
- L'heure.
- Ah ! Ah ! Tu as peur, voilà la vérité!
- J'ai peur.
- Alors reste à trembler dans ton coin : je te préfère ainsi que mort. Quand je reviendrai, tu te prosterneras à mes pieds, car maintenant je vais m'emparer de la Puissance.
- Tu n'aimes plus la vie?
- Si, plus que tu ne crois...
C'est la deuxième heure...
Il s'esclaffe et s'aventure dans le large couloir, plutôt une salle tout en longueur, jetant des regards de défi à tous les dieux de pierre qui l'observent de leurs yeux froids : Mercure, Mithra, Zervan, Dagon, Jupiter, Saturne, Isis, Sobek, Morrigan, Bââl-Belit... et beaucoup d'autres encore ramenés de Rome qui les avait soumis à ses lois, comme elle avait soumis les peuples qui les adoraient.
Je le vois partir. Je devine le danger. J'imagine que, de derrière ces dieux, peuvent apparaître des êtres abominables contre lesquels il ne pourra rien. Moi-même, je ne peux rien. Pas encore. Je suis dépourvu, annihilé. Oui, ça doit être la peur, peur méritée, l'ultime épreuve que je dois subir en silence. Soudain, je tressaille. Quelque chose se faufile au ras du sol. L'autre n'a rien vu.
Le chien. Cet immense chien comme sorti des enfers.
- Attention !! criai-je à mon ennemi.
Ce dernier pointe son épée. Le monstre bondit, tel une flèche silencieuse. Et, d'un coup de crocs, il arrache l'arme. L'autre recule. son pied se tord et il s 'affale de tout son long sur le pavement. Aussitôt, les crocs de la bête s'incrustent douloureusement dans sa gorge, broient sa pomme d'Adam. Il n'a pas le temps de palper l'amulette dans sa poche, cette amulette qui doit le protéger. Trop tard : le sang s écoule à gros bouillons de sa gorge béante. Il perd conscience avant de pouvoir la brandir.
Mort. Il est mort.
J'ai la curieuse impression qu'on vient de m'enlever une partie de moi même. Le fauve hurle. Je frissonne, me demandant ce que je vais bien pouvoir opposer à ce monstre. Mais, la bête repart d'où il est venu.
C'est la troisième heure...
Les serpents du caducée d'Hermès s'entrelacent trois fois. Cerbère ouvre sa triple gueule et le feu chante les louanges du Grand Architecte, par les trois langues de la foudre.
C'est la quatrième heure...
A la quatrième heure, l'âme retourne visiter les tombeaux. C'est le moment où s’allument les lampes magiques aux quatre coins des cercles. C’est l’heure des enchantements et des prestiges.
Cela ne se passe pas très bien. A la lisière de ce monde, où s’élève maintenant une chaleur lourde, pleine de miasmes et de vapeurs, qui retombent comme un linceul sur les dieux. Je retire ma chemise poisseuse. Il y a des choses qui volent à l’entour, des bruits de métal, des chuintements, des rires, des cris, des voix qui le tourmentent de leurs sarcasmes.
Les heures passent
Cinquième heure…
Sixième heure…
Septième heure…
Huitième heure…
L’éternité s’écoule.
C’est la neuvième heure.
Le nombre qui ne doit pas être révélé.
« IL impose à l’homme sa loi »
Cela semble bien sa voix que je viens d’entendre. Je l’appelle.
Le silence me répond.
- Que dois-je faire ?
Un rire me répond en écho. Puis des pleurs. Puis des voix d’enfants. Puis des voix âgées. Tous les âges sont là, torturés… Puis, le bruit d’une cataracte tombant d’une hauteur vertigineuse. Fracas. Puis les hourras d’une armée d’ombres. Puis des galops invisibles et monstrueux.
Je puise différents objets protecteurs dans mes poches. Seul le pentacle d’Agrippa autour de mon cou me semble alors indispensable. Au cours des heures qui viennent de s’écouler, j’ai imaginé et inventé des plans de bataille nourri de psalmodies, où pas une des méthodes propres à forcer Asmodée à battre en retraite n’a été négligée : ni celle de l’anathème, de la force, de la séduction, de la surprise et de la supplication, ni la possibilité même d’une alliance avec d’autres démons et génies.
- Je n’ai pas peur ! Viens à moi ! (en m’avançant d’un pas résolu). Viens à moi ! Qui que tu sois !
C’est d’abord le monstre à quatre pattes, gueules béantes qui répond à mon appel. Crevant un voile d’eau noire entre deux statues, il fait irruption devant moi. Les babines retroussées, il montre ses crocs. Le sol tremble ou sont-ce mes jambes qui vacillent ? La tête d’un Mercure saute comme un bouchon de champagne, suivie par un geyser de feu.
- Ce ne sont que des hallucinations, pensai je. Je ne dois pas avoir peur ! Je n’ai pas peur. Je n’ai pas peur… Je n’ai pas peur !.
Je fais face au fauve, le pentacle brandi entre le pouce et l’index de la main gauche.
- Allez viens ! Qu’attends tu ?
Le monstre hésite, apparemment sensible à son absence de peur. La terre tremble toujours. Quelque part, des fouets claquent les uns après les autres. Sinistres rafales. Je garde un œil sur mon adversaire et sur les statues qui bougent dangereusement.
Je le provoque :
- Alors ? Bondis, maudite bête !
Rien
Encore des hallucinations : une voix cristalline sur l’air de « La ronde du Veau d’or » dans Faust, des visages sans yeux sculptés à coups de serpe, une intrusion tournoyante de sphères…
Impossible de détourner l’attention. Une vague de chaleur m’enveloppe : je vois le sol bouillir. Je suffoque et ferme les yeux un instant. Quand je les rouvre, la gueule du monstre fonce sur moi. D’un coup de reins, j’évite la charge de l’animal et le frôle avec mon pentacle.
Hurlement de la bête. Couinements. Elle se convulse, bave, le flanc ouvert sur un grouillement verdâtre, puis se traîne vers un gouffre noir et béant qui vient de s’ouvrir à quelques mètres d’elle. Elle s’y désagrège peu à peu.
Le calme revient. Le couloir reprend son aspect initial. Le pentacle, l’étoile, le nombre d’or, 5 branches… Je poursuis mon chemin et, bientôt la Lumière apparaît, dardant ses rayons d’or sur l’or des trésors entassés autour d’elle. Elle est au centre d’une grotte immense, probablement située non loin de celle où j’avais découvert l’autre trésor, du Temple. Des piliers forment de grandes ombres dans le fond, à une distance que je ne peux évaluer.
Devant moi, la voie file droit au milieu des prises de guerre, des couronnes indistinctes, des lingots grossièrement fondus, des armes d’argent flottant sur des monceaux de pierres précieuses. C’est le plus formidable trésor de tous les temps.
Je tressaille. L’ombre confinée au-delà des piliers me répond : un grondement, un déchirement. Une odeur de pourri. Sans doute celle-ci s’est-elle lentement insinuée dans ma conscience, mais ce n’est qu’aussitôt après avoir entendu l’avertissement de l’ombre que je flaire cette faible quoique indéniable odeur de souffre.
- JE T’ATTENDAIS.
Qui a poussé ce cri terrible ? Un frisson me parcourt à nouveau.
- AVANCE !
Je cherche à déterminer d’où vient la voix. J’ai l’impression qu’elle est partout à la fois dans l’espace et dans mon crâne. Déterminé à aller jusqu’au bout, j’avance lentement, l’œil fixé sur la lumière qui ne m’agresse nullement.
Elle est comme dans mes rêves, comme dans les écritures. Ses trois parties : Aziluth, Jezirah et Briah. Les trois mondes de la Kabbale. Plus près, encore plus près. Je vois la base d’un coffre à laquelle sont fixés les quatre anneaux des leviers semblables aux colonnes du Temple : Jakin et Bohas.
A l’intérieur sont les quatre lettres du tétragramme divin, le pouvoir absolu, l’immortalité. Enfermée depuis des millénaires, elle est là, l’attendant : la Coupe attend l’Elu.

Exception faite de l’ombre qui se manifeste bruyamment au fond de la caverne, je n’éprouve aucune crainte. La Coupe m’attire, me conforte dans ma quête. Parvenu à trois mètres d’elle, je demeure immobile dans son halo. Heureux et comblé, je pense que je peux enfin mourir si il faut. Selon la légende, il n’y a qu’à la porter aux lèvres au moment où se manifesteront les Puissances.
- J’en suis indigne, me dis-je en me prosternant.
Devant ce feu qui éclaire la grotte, il me semble voir, en pleine clarté, mon âme avilie par tous ces années passées au milieu des hommes. Le temps s’étire. Les heures, les jours, les années ne comptent plus. Mes sens s’abattent. A genoux, aveugle et sourd, je me repens et je me dis qu’il est trop tard, que c’est trop facile, qu’on ne peut gagner le salut ainsi, au dernier moment, quand sa propre vie ne tient plus qu’à un fil. Quel salut de toute façon…
Mon doute augmente. Peu à peu, le grondement de l’ombre m’emplit et les feux de l’enfer envahissent mon champ de vision.
- Mon Dieu ! fais je en secouant la tête pour tenter de chasser le cauchemar qui prend forme.
Cornes dressées en pleine lumière, Asmodée se cabre devant le coffre. Sa chair de bronze se convulse sous les harnais de fer fixés sur son corps monstrueux. Il me dépasse d’un mètre. Ses yeux captent les rayons et s’en nourrissent. Il les tourne vers moi, atterré.
Et je me perds dans ces pupilles moirées de violet, de jaune et de flammes.
- ES-TU CELUI QUE J’ATTENDAIS ?
La bouche du monstre s’est ouverte et la déflagration des mots me fait reculer. Ce prince des enfers, gardien des secrets et trésors, secoue sa crinière rousse des poils qui couvrent son dos, tandis qu’un peuple de démons dévale de la voûte et s’entasse derrière lui.
Asmodée part d’un formidable ricanement et tend ses griffes en ma direction., avivant les rayons d’or de cette Lumière émanant de la Coupe, qu’elle capte de toute sa circonférence.
- Ce ne sont que des apparences, me dis-je. Il n’existe pas. Il ne peut pas exister. C’est moi qui le crée dans mon esprit.
En essayant de me rassurer, je me dirige vers le Gardien. La griffe vole et me touche. Je ressens une brûlure à l’épaule. Aussitôt un poison se répand dans mes veines. Je souffre horriblement et crie de peur quand la patte du Démon cherche à me blesser à nouveau.
Asmodée est bien réel. Il se balance sur ses jambes tordues et puissantes, noueuses comme les troncs des oliviers millénaires. Il fend l’air de ses serres, encore et encore, m’acculant contre le coffre d’or.
- ES-TU CELUI QUE J’ATTENDAIS ?
La question retentit toujours plus fort, me clouant au sol, rejetant le peuple infernal vers l’ombre. Quand le monstre se déplace, le sol craque et se fend. Il charrie avec lui une odeur épouvantable.
Je me maintiens péniblement debout. Affolé même, je m’agrippe au mur et, dans un effort de concentration, cherche une parade. Mes mains plongent dans mes poches et en retire une pierre d’œil céleste en forme de sphère. Je n’ai pas le temps de réfléchir à l’efficacité du reste. Avec une détermination désespérée, je marche en chancelant vers Asmodée et lui oppose le talisman d’Agrippa et la sphère ténébreuse.
Ricanements. Souffle fétide. Les doigts crochus du monstres m’empoignent par l’épaule et me soulèvent. JE dois pâlir : la sphère se désagrège entre mes doigts et se transforme en une poignée de sable noir. Après avoir rougeoyer à m’en brûler les doigts, le pentacle perd de son éclat.
- ES-TU CELUI QUE J’ATTENDAIS ?
Pour la troisième fois, la question explose dans ma tête. L’autre main d’Asmodée me frappe en pleine poitrine et me sonne. Je perds connaissance quand le Diable gardien me projette sur le coffre d’or.
Une source dorée. Je m’y laisse glisser. Je franchis les portes qui me séparent des autres mondes et gagne un autre univers : Archanges, Principautés, Puissances, Vertus, Dominations, Trônes, Chérubins et Séraphins. Je me sens substantiellement uni à eux, tout en bas des hiérarchies. Je n’ai plus de corps et je plane. Le Graal est le vaisseau des âmes. Il me conduit. Est-ce la mort ? Est-ce la Résurrection ?
Au bout d’un tunnel de lumière. Au bout d’un bras gigantesque où palpitent des milliards d’étoiles. Au bout d’un palais où bruit une foule de juges que je ne vois pas. Au bout du temps… Se présente à moi un être dont je ne discerne pas les contours ni les limites, dont je ne distingue pas le visage (mais en a-t-il un ?), qui m’appelle par mon prénom et me dit
- Arnaud, que veux-tu entendre et voir et, par la pensée et le cœur, apprendre et connaître ?
Je cherche ce que je dois répondre et ne trouve rien. Ecce homo….Je ne parviens même pas à démêler ce qui se passe en moi et autour de moi. Tout ce que j’éprouve, c’est une joie de me sentir là, un besoin d’y rester… Oui, tout entendre et tout voir, pourvu que je ne retourne pas sur terre
- Non, Arnaud, tu n’appartiens pas encore à ce monde. Ton âme est lourde. Tu vas repartir là-bas, où tu écouteras une fois de plus la voix du serpent. Tout doit s’accomplir. Le Graal s’ouvre sur les portes des mondes d’en haut et d’en bas. Il est création et destruction. Il participe du Bien comme du Mal, tout dépend avec quel cœur on Le désire et quelle âme on décide de tremper dedans pour le servir. Toi, nouveau roi pêcheur, garde Le pour le temps qu’il te reste à vivre, IL te donnera le pouvoir après la mort.
Et cet être infini souffle sur moi, doucement, m’enveloppant.
La Coupe, la grotte, je suis à nouveau sous la montagne. Mon corps ne charrie plus de poison et mes plaies se sont refermées. Asmodée me regarde intensément. ? Ses yeux exorbités n’ont plus le pouvoir de me terroriser.
- ES-TU l’ELU ?
- Je suis l’Elu, répliquai-je calmement en touchant le pentacle sur ma poitrine, sans détacher mes yeux du Gardien cornu et griffu.
A peine ai-je fini de prononcer ces mots, que le Seigneur des Enfers se dissout
- J’ai réussi… J’ai réussi… J’ai vu les Mondes… J’ai approché l’Absolu… J’ai vaincu et dompter Asmodée.
Je n’arrive pas à mesurer ce qui m’arrive. Avec crainte, je touche la Coupe , qui vibre. Jamais je n’oserai m’en servir. Le pouvoir illimité me fait peur.
Je ne suis qu’un homme. Et j’entend au fond de moi les voix du Bien et du Mal, de l’Ombre et de la Lumière.
I.N.R.I.
In Necis Renascor Integer