Une visite, deux textes
I
Les Libyens ne prennent pas la France pour un paillasson
Mohammed Sharafeddine
Ancien ministre de l’Information, ex-ambassadeur libyen,
membre de la délégation qui accompagnait le colonel Kadhafi à Paris
Que de temps perdu dans des querelles et des malentendus ! Les relations étaient pourtant excellentes entre la France et la Libye après l’avènement de l’Etat moderne libyen en septembre 1969. Dès 1970, le Guide de la révolution fait le choix stratégique d’établir avec la France des relations privilégiées. Pourquoi la France ? Parce qu’il a toujours été émerveillé par sa civilisation, comme il a constamment admiré son élite politique, et particulièrement le général de Gaulle. Ainsi, pour sceller une amitié solide, il effectue en 1973 une visite officielle en France.
C’était très peu de temps après le cessez-le-feu dans la guerre israélo-arabe. Ce conflit, qui a toujours empoisonné les relations entre l’Occident et l’Orient, et bien d’autres stupidités générées par la guerre froide et l’antagonisme Est-Ouest n’ont malheureusement pas contribué au développement des rapports franco-libyens. Bien au contraire. Mais les temps ont bien changé. Et le monde aussi : l’URSS est tombée au profit exclusif des Etats-Unis d’Amérique, le rêve socialiste s’est évaporé, le libéralisme a triomphé, la globalisation s’est étendue à l’ensemble de la planète… C’est l’histoire qui s’est accélérée jusqu’à l’emballement induit par les attentats abjects et tragiques du 11 septembre 2001, que le colonel Kadhafi a été d’ailleurs le premier chef arabe à condamner.
Avec cette nouvelle configuration de la géopolitique mondiale, la Libye a fait le choix lucide et courageux d’ouvrir une nouvelle page dans ses rapports à son environnement immédiat et au monde en général. Et dans ce processus de normalisation, mon pays a commencé par le commencement : faire son propre aggiornamento en initiant un mouvement de décrispation avec les Etats-Unis d’Amérique, mais également sur des questions endogènes comme les réformes politiques et le réajustement structurel de l’économie.
C’est qu’il en va de la vie des régimes comme de la vie des êtres humains : de l’enfance à l’adolescence, et de l’adolescence à l’âge de maturité. La Libye ne vit pas dans cet univers kafkaïen que s’imaginent Bernard-Henri Lévy, Pierre Moscovici, François Hollande, François Bayrou… Non, Madame Rama Yade, les Libyens n’ont pas l’indécence de prendre la France pour un «paillasson» ni l’insolence de venir s’y essuyer les pieds. Nous avons une autre idée de ce grand pays que vous avez la chance de représenter. Nous ne sommes pas venus en France pour acheter la confiance et l’amitié de ce pays à coups de pétrodollars, comme cela a été dit. Nous sommes en France parce que nous aimons ce pays et nous en admirons la civilisation et les valeurs, y compris celles des droits de l’homme.
Oui, ce qui se joue actuellement dans mon pays c’est une pérestroïka et une glasnost à la libyenne. C’est ce que nos détracteurs ne veulent ni voir ni croire.
Autrefois, on critiquait et on condamnait la Libye pour «terrorisme», pour «agissement contre l’Occident», pour «atteintes aux droits de l’homme»… Aujourd’hui que la Libye a tout fait en profondeur pour tourner définitivement la page du passé, on continue à la stigmatiser pour les mêmes raisons. Ainsi, quoi que nous fassions, nous serons toujours ces barbares infréquentables. D’où cette interrogation logique du président Sarkozy : «Si nous n’accueillons pas des pays qui prennent le chemin de la respectabilité, que devons-nous dire à ceux qui prennent le chemin inverse ?»
Sans doute que sur le plan démocratique et du respect des droits de l’homme nous avons encore beaucoup à faire, tout comme l’ensemble des pays arabes ou africains ou asiatiques. Mais les réformes engagées dans une société aux atavismes bien ancrés ne peuvent pas produire, dans l’immédiat, les effets escomptés.
C’est dans ce processus vertueux et graduel que s’inscrit la visite de Muammar Kadhafi en France. Il ne vient pas chercher une «respectabilité internationale» ou une quelconque «virginité politique», comme cela a été dit par certains milieux qui voient d’un très mauvais œil le rapprochement franco-libyen. Plutôt que de remuer le couteau dans la plaie en ravivant de vieux et tragiques souvenirs, n’est-il pas plus sage d’encourager les Libyens dans leur volonté authentique d’établir des liens de coopération active entre la France et la Libye et, partant, entre les rives nord et sud de la Méditerranée ? N’est-il pas irresponsable de la part de certains politiciens de gauche, qui n’ont pas fini de digérer leur défaite électorale et qui ne lésinent pas sur les moyens pour démolir l’action politique et diplomatique du président Sarkozy, de jouer imprudemment avec la raison d’Etat, mettant ainsi en péril les intérêts supérieurs de la France ? Qu’y a-t-il d’ailleurs de scandaleux ou de honteux dans le fait que la France essaie de vendre sa haute technologie et ses avions militaires ? Préfère-t-on que ces marchés tombent dans l’escarcelle d’autres pays ?
Réduire les relations franco-libyennes à des rapports mercantilistes entre un vendeur besogneux et un client richissime, c’est faire injure à deux chefs d’Etat visionnaires et aux deux grandes nations qu’ils incarnent. Pas plus d’ailleurs que de les réduire à une opération de charme, conjoncturelle et machiavélique, par laquelle la Libye entend réintégrer le concert des nations. Ce but a été déjà atteint et reconnu par les instances onusiennes ainsi que par les grandes puissances occidentales, au premier rang desquelles les Etats-Unis d’Amérique.
Le colonel Kadhafi vient en France en homme de dialogue et de concorde pour s’engager dans une stratégie profonde et irréversible, à la fois bilatérale et multilatérale : un partenariat économique privilégié avec l’Europe en général et la France en particulier, une contribution active à la lutte contre l’immigration clandestine et le terrorisme intégriste, un engagement réel dans l’affermissement du dialogue des religions et des civilisations.
Alors, rattrapons le temps que nous avons perdu. Sur la scène internationale, la Libye a bien l’intention de jouer le rôle capital auquel sa géographie autant que son histoire multiséculaire la destinent. Etant à la fois africain, arabe, maghrébin et méditerranéen, mon pays a une ambition parfaitement légitime. A l’instar du général de Gaulle s’adressant au chancelier Adenauer, nous disons : «Maintenant, soyons amis pour toujours.» Qu’on nous juge donc désormais sur nos actes et qu’on nous laisse le temps de rejoindre la civilisation, la vôtre… sans perdre notre âme !
II
Kadhafi vainqueur sur tous les fronts
Daniel Schneidermann
Le show Kadhafi a eu au moins un avantage : pour la première fois, on aura vu Sarkozy immobile, et silencieux. On l’aura soudain découvert tétanisé, écrasé, étrangement terrassé par plus décomplexé que lui. Comme s’il était impossible de lutter contre la longue limousine blanche, contre les extravagances, contre le culot d’acier («mais non, nous n’avons pas du tout évoqué les droits de l’homme, entre amis, on n’aborde pas ces sujets»), contre cette exubérance visuelle. Battus, remisés, banalisés, les Rolex, les Ray Ban, le Fouquet’s, les Clavier, les Reno, les Hallyday, les Macias, le yacht de Bolloré, les joggings à Malte ou à New York, les Tee-shirts made in USA, l’annexion de Brégançon et de la Lanterne, l’augmentation de salaire de 173 %, la villa américaine, les hamburgers avec Bush, le divorce spectacle. Quant à la fringante escouade d’amazones sarkoziennes, les Lagarde, les Dati, les Yade, les Amara, de si bel effet dans les dîners à la Maison Blanche et en couverture de Match, elles auront fait long feu contre leurs sublimes homologues en treillis patrouillant dans le parc de l’Hôtel Marigny.
Déroute sur tous les fronts. Sur celui de la couleur, par exemple. Car la compétition du 20 heures est aussi une compétition de couleurs. Enfer, grisaille et damnation ! Le joyeux safran du boubou, l’immaculé de la limousine, le scintillement du long cortège, le léopard des treillis, auront ramené le pouvoir français à son éternel gris souris.
Déroute encore dans la guerre des mots. En un sec «nous n’en avons pas parlé»à Pujadas, sous la fameuse tente bédouine, l’homme du désert aura ramené à leur insignifiance bavarde les malheureuses tentatives de justification de la Sarkozie, réalistes et droitdel’hommistes mêlées, qui se succédèrent répétant : il faut l’accompagner, notre dictateur préféré, dans ses efforts, lents, patients, acharnés, méritoires, vers la démocratie et le respect des droits de l’homme. Patatras ! Les voici tous forcés à se transformer en témoins de moralité : mais oui, il en a parlé, Sarkozy, des droits de l’homme. J’ai entendu. J’étais là, juste à côté. Mais non, je vous assure, je n’avais pas dépassé les deux coupes de champagne. Je ne sais pas ce qui a pu se passer. L’interprète, peut-être ?
Promenade en bateau-mouche (avec option fermeture des ponts de Paris par la préfecture), location de l’Assemblée, réquisition du président de la République, annexion du Ritz, du Medef et du Figaro : en louant Paris pendant cinq jours, comme un Disneyland pour soi tout seul, à la Michael Jackson, notre dictateur préféré aura donc, pour la première fois, détraqué le logiciel de la Sarkozie. Ce logiciel était programmé pour la franchise provocante. Et le voici testé dans la configuration de la défensive piteuse.
Eh bien, il y a encore des progrès à faire. Quelle volée de canards ! A tous les étages, c’est courage fuyons. Un jour, il faudra bien les décorer, les courageux.
A MAM, la République reconnaissante, pour avoir poireauté héroïquement à Orly, l’Hôte ayant décidé d’avoir une heure de retard.
A Kouchner et à son chapeau patiemment avalé sous les caméras, dictateur après dictateur, les Droits de l’Homme et l’Ingérence pleins de gratitude.
A Rama Yade, inventeuse de l’objection de conscience chronobiologique («N’importe quand, mais pas aujourd’hui, c’est tout de même la journée des droits de l’homme !»), la médaille du courage intermittent. Piaillements effarouchés, solennelles proclamations de soutien, impératifs engagements d’agenda qui empêchent d’aller faire le baisemain au Grand Bédouin.
La palme revient à Jean-François Copé (président du groupe des députés UMP, et candidat à la présidentielle en 2017), au Grand Journal de Canal +, expliquant que non, malheureusement, il ne pourra assister à la réception à l’Assemblée. A 10 heures, ce jour-là, ça tombe mal, il a justement une réunion de groupe UMP. Il soutient totalement la visite, notez bien. Mais il lui sera impossible de se trouver en haut du tapis rouge. Impossible. J’ai un mot d’excuse de mon groupe politique. Mais vous ne pouvez pas la décaler à 11 heures, votre réunion ? Ah non. Pas du tout. A 11 heures, regardez, c’est marqué ici, j’ai une autre réunion. Il faut comprendre. C’est le jour où nous calons tout le travail de la semaine.
Que restera-t-il du spectacle ? Pas grand-chose, sans doute. Le chapiteau bédouin replié, les questions de retraite et de pouvoir d’achat regagneront la une. La bruyante production de plans de réforme mirobolants reprendra de plus belle. Sans doute le sarkozysme, à coups de couvertures opportunes et de sondages amis, retrouvera-t-il même ses couleurs.
Mais il restera dans les rétines comme une certaine perplexité, et, dans la fresque triomphante, le premier aperçu troublant d’une déroute.