Christine Fersen, comédienne

LE MONDE | 29.05.08 | 15h13 • Mis à jour le 29.05.08 | 15h13
C'était une reine de théâtre, une panthère rousse, indomptable et blessée. Sa voix unique, rauque, ce feulement de fauve qui pouvait se faire tellement caressant, nous ne l'entendrons plus. Christine Fersen, "la reine Christine", comme on l'appelait à la Comédie-Française et ailleurs, s'est éteinte, lundi 26 mai au soir, après avoir fait une mauvaise chute à son domicile parisien. A 64 ans, elle était la doyenne de la troupe du Français, où elle était entrée en 1965, à 21 ans, pour ne plus en partir. Avec elle, ce n'est pas seulement une immense comédienne qui disparaît, mais une femme dont la vie se confondait avec le théâtre, avec tout ce que cela suppose d'incandescence et de fragilité.
Christine Fersen aimait la corrida, passionnément. Elle entrait en scène comme on entre dans l'arène : avec, chaque soir, le même sentiment de jouer sa vie. Si sa présence flamboyante s'est inscrite, à chaque fois, aussi profondément dans la mémoire, c'est que l'on sentait bien cet étrange tango qu'elle dansait avec la vérité et la mort. Du torero, elle avait aussi la précision du geste, ce talent, rare, à trouver le rythme interne, musical, de chaque langue, qu'il s'agisse de La Fontaine, Marivaux ou Genet.
Il ne fut pas évident pourtant le chemin qui la mena là, sous les ors et les rouges du théâtre, jusqu'à cette loge de l'étage Talma de la Comédie-Française où elle semblait se confondre avec le velours incarnat des fauteuils. Christine Fersen, qui aimait l'écrivain suédois Stig Dagerman, faisait indubitablement partie de ces êtres dont le besoin de consolation est impossible à rassasier. Et la blessure première était évidemment celle de l'enfance.
Une enfance entre guerre et misère, qui commence en 1944 dans le une-pièce-cuisine de Suresnes, et dont Christine Fersen - qui s'appelle Christiane Boulesteix et qui prendra plus tard le nom aux consonances scandinaves de sa mère - ne s'est jamais remise. Elle voit son père rentrer du stalag décharné, démoli. "Ce que j'ai connu est loin du cliché de la famille prolétaire pauvre-mais-gaie-et-pleine-de-vie, nous racontait-elle lors d'un entretien, en décembre 2004. C'était l'angoisse, le froid, le manque d'argent, la peur de la maladie. Et la servitude."
"Très tôt, j'ai vu que les pauvres gens n'avaient que de pauvres mots, poursuivait-elle. Je n'avais qu'une envie, apprendre, toujours apprendre. Enfant, jouer ne m'intéressait pas... La culture, la connaissance me semblaient la seule ascension possible. Et c'est ce qui m'a sauvée." La Fersen n'a jamais envisagé autre chose que cela : se faire passeuse, "médium", disait-elle, de textes et de mots. A 17 ans, elle claque la porte du domicile parental, outrée de l'indifférence de son père face aux massacres des Algériens, en cet automne 1961.
"ELLE NE VIVAIT VRAIMENT QUE DANS LE JEU"
Vie de bohème, dans le Paris du début des années 1960 : en fourreau noir et talons aiguilles, elle se produit au Club des poètes. Puis entre au Conservatoire, où, au bout de deux ans, elle rafle trois prix de tragédie et de comédie. Son amie Catherine Hiégel, l'autre "grande" du Français, qui a partagé nombre de moments de complicité avec la Fersen, se souvient d'elle dès cette époque : "Je venais d'entrer au Conservatoire, j'ai assisté à son concours de sortie. J'en garde un souvenir éblouissant : c'était, déjà, une actrice incroyablement moderne, ce qu'elle n'a jamais cessé d'être depuis."
Maurice Escande, alors administrateur de la Comédie-Française, la débauche, avant même qu'elle n'ait fini l'école, pour jouer Chimène, dans Le Cid, et Sygne, dans L'Otage, de Claudel. Ensuite, il y aura tous ces grands rôles de reines tragiques, sanglantes et déchirées, Marie Tudor, Marie Stuart, Lucrèce Borgia, la Gertrude d'Hamlet, la Volumnia de Coriolan... et Médée - évidemment. Et encore les personnages qu'elle a aimés plus que d'autres, la Madame Irma du Balcon, de Jean Genet, mis en scène par Georges Lavaudant, l'Inès de Huis clos, de Sartre, avec Claude Régy, la Portia du Marchand de Venise vu par Luca Ronconi...
"Christine ne vivait vraiment que dans le jeu, dit encore Catherine Hiégel. Il fallait être très fort pour exister à côté d'elle, de sa présence, de son allure et de son intelligence d'actrice. C'était un personnage tragique, mais sur Il Campiello, de Goldoni, mis en scène par Jacques Lassalle, nous nous sommes énormément amusées, avec la liberté absolue que donne l'arrivée du grand âge..."
"Nous admirions tous sa puissance, sa capacité à raconter le monde en montant sur le plateau", renchérit Muriel Mayette. L'administratrice du Français a débuté dans la maison en jouant aux côtés de Christine Fersen dans Le Balcon. "Ce sont souvent les plus grands qui se fracassent, ajoute-t-elle, parce qu'ils sont allés plus loin dans les ténèbres. Christine Fersen savait nous parler de nos gouffres. Elle s'en était tellement approchée..."
Ces dernières années, la Fersen avait aussi mis toute son épaisseur humaine au service d'écritures contemporaines, comme dans La Festa, de Spiro Scimone, où elle atteignait la dimension d'une Anna Magnani. Et puis elle fut, avec cette légèreté profonde du grand siècle, un inoubliable M. de La Fontaine, dans les merveilleuses Fables mises en scène par Robert Wilson.
Récemment, elle avait lu, dans le cadre des "lectures d'acteurs" de la Comédie-Française, des extraits des Cahiers de Malte Laurids Brigge, de Rainer Maria Rilke. C'était son livre de chevet. Il faut relire ce que Rilke écrivait de la Duse, la grande tragédienne italienne du début du XXe siècle, pour comprendre l'intensité de l'engagement de Christine Fersen. Ainsi donc, la reine du théâtre français n'aura pas pu réaliser son dernier rêve : jouer Le Roi Lear, de Shakespeare. Nous ne l'entendrons pas nous dire, comme Lear à son enfant : "Adieu, nous ne nous verrons plus."
Fabienne Darge
Dates clés
5 mars 1944
Naissance à Suresnes (Hauts-de-Seine).
1965
Entrée à la Comédie-Française.
1981
Joue "Médée", d'Euripide,au Festival d'Avignon.
26 mai 2008
Mort à Paris.