le Clou 2
Hier, dans la nuit, je joue jusqu’à deux heures du matin. J’entends une musique lointaine, c’est une valse de Vienne. Elle semble venir d’un orchestre et d’une salle de bal plutôt que d’être enregistrée. Cependant, comme un microsillon rayé, elle ne cesse de reprendre. Je ne peux m’empêcher de la fredonner. Je veux pouvoir m’en débarrasser, mais ce n’est pas possible. Il me semble, mais je n’en suis pas certain, que cette musique n’est pas réelle, que personne d’autre que moi, présent à ce moment-là, ne l’entend. Cependant, je l’entends bien.
Parfois, ce sont des voix que j’entends. Cela ne me gêne pas, cela me tient compagnie ; certaines parlent seules, ou entre elles, d’autres me font la conversation. Certaines ne se sont jamais fait réentendre, d’autres reviennent régulièrement, par période, comme après une absence. Chacune a sa particularité, son discours. Par exemple, lorsque je joue, deux voix commentent la partie comme des journalistes sportifs.
Je ne crois pas plus à l’existence réelle, extérieure, de ces musiques que de ces voix mais elles ont une exis-tence intérieure qui est bien réelle.
Ce n’est pas le seul domaine des sens où le réel intérieur s’oppose au réel extérieur. Je peux voir également, non pas des images, mais des choses comme à se trouver devant moi, des lieux comme à m’y trouver, des gens comme si nous nous retrouvons. Je peux avoir le goût en bouche d’un aliment, d’un plat que je ne mange plus depuis longtemps, sentir une odeur dont je sais qu’elle n’est qu’une illusion, ou, plutôt qu’une illusion, puisque ses effets sur mes sens sont les mêmes, qu’une création intérieure.
La différence qui oppose les musiques et les voix aux réalités vues, goûtées, intérieurement, c’est que pour les premières, je n’ai pas besoin de fournir d’effort. Elles s’imposent, surgissent, disparaissent en dehors de ma volonté consciente alors que pour voir une réalité différente, pour en sentir le goût, je dois me mettre en condition, et me livrer à une espèce, non pas de concentration mais au contraire de détachement, comme à flotter. Les parfums, les odeurs, se manifestent le plus souvent seuls, mais je parviens parfois à en reconstituer.
Je n’essaie plus de lutter contre ces manifestations. J’essaie longtemps. Pendant tout une période de ma vie, je crois même y réussir. Lorsque je vis avec Réelle.
Il m’arrive de me demander ce qui est le plus réel du réel intérieur et du réel extérieur, lequel a le plus d’importance ? Le réel intérieur m’est personnel, je ne le partage avec personne mais partage-t-on le réel extérieur ? Comment être assuré en dialoguant avec quelqu’un que son réel extérieur est bien le même que le mien, qu’ils coïncident ?
Je viens de jouer pendant un peu moins d’une heure. Avant, je peux me concentrer, réfléchir, travailler, pen-dant de très longues journées ou des nuits entières ; maintenant, un quart d’heure d’effort, je veux dire d’effort avec le réel extérieur, me fatigue au point que je ne peux pas continuer. Il me faut me reposer. Pourtant, le réel intérieur me demande lui aussi des efforts, et au début il m’en demande même davantage peut-être mais je m’y habitue, son monde me devient peu à peu plus habituel que le réel extérieur. Si bien que lorsque je me livre désormais à une tentative dans le monde du réel extérieur, il m’y faut y fournir des efforts si épuisants pour un si maigre, si décourageant résultat qu’une très grande fatigue m’envahit et que je renonce vite.
Je trouve un certain plaisir intellectuel à observer cette situation comme une maladie qui évolue, à m’observer comme un patient ; je note des modifications, des évolutions, des répits.
Le seul domaine du réel extérieur qui demeure quotidien est l’alcool parce que l’alcool, qui appartient bien au réel extérieur, permet de le fuir, de le voir déformé, permet de se libérer de la peur. L’alcool permet de voyager dans le réel intérieur plus facilement, il lui donne davantage de réalité. C’est l’heure où je commence à penser à l’alcool, aux petits efforts, aux petits renoncements auxquels je dois consentir pour arriver jusqu’à lui, m’y livrer. D’habitude, je résiste le plus possible, en me livrant au jeu de cartes — lui aussi appartient bien au réel extérieur mais il permet de s’en évader —, et, en général, je ne monte chez mère Roe que vers onze heures et demie, midi, mais aujourd’hui, je ne crois pas que je peux attendre, je crois que je vais bientôt monter. Cela me donne une idée pour aujourd’hui, qui est, contrairement à mon habitude, de redescendre et de boire ma dose ici pour y observer la fuite du réel extérieur pendant que je pénètre dans le réel intérieur. Si je m’en sens le courage, je note mes observations mais précisément, cette activité appartient tellement au réel extérieur pour moitié que je me contente de celle qui appartient au réel intérieur et où je peux lire mes annotations, en voir les caractères, les lignes, les phrases, les paragraphes… Il y a quelque temps encore, lorsque je fournis encore l’effort d’annoter réellement mes pensées du réel intérieur, je me désespère de mes résultats. Ensuite, je me désespère de ne plus annoter. Maintenant, je ne me désespère plus. Si bien que logiquement il me semble qu’il y a une certaine amélioration.
Six-mâles vient de me descendre une topette et une bouteille d’eau fraîche. Quand il part, je ressens une grande fatigue et je veux aller jouer aux cartes ; alors que je vais le faire, il me vient soudain l’idée que cette immense fatigue peut m’être causée par le réel intérieur lui-même ; après tout, comment savoir ? Ce que l’on nomme le réel n’est-il pas comme mon verre déjà à moitié plein et à moitié vide ? Je n’aime pas cette idée. Je vais jouer aux cartes.
Je joue aux cartes sur la machine. Un jeu solitaire de réussite assez difficile. La machine est un objet assez anachronique ici. C’est mon seul bien matériel qui possède quelque valeur, de moins en moins d’ailleurs. Comme moi, la machine est très sale. Sans doute peut-elle prétendre au titre de machine la plus sale de la création. Il y a même une araignée qui a élu domicile dans la partie centrale et que je vois de temps en temps sortir par une des ailettes d’aération. Il y a tellement de crasse sur les touches du clavier que certaines sont devenues difficilement reconnaissables. Heureusement, les doigts ont de la mémoire.
Je n’aime pas les choses finies. Une chose finie est comme un homme mort. Quand on meurt, on finit, bien ou mal, mais on finit. J’évite de finir les choses. Une chose qui n’est pas finie possède encore devant elle un peu d’avenir même s’il est très réduit. Parfois, je pense que je ne suis pas fini et cette pensée m’étonne. Au moment où je pense cela, je vais jouer aux cartes.
Ça reste la meilleure option
commente une voix à un moment de choix difficile.
Au son de la voix, au ton, je pense que l’homme qui parle, doit ressembler à un jeune homme avec une chemisette blanche à manche courte, une cravate austère, une coupe de cheveux réglementaire, un badge plastifié épinglé à hauteur de la poitrine et une totale absence de doute sur la dualité des réels.
Ce n’est pas la meilleure option, je suis en train de perdre la partie. Ce que j’ai envie de répondre à la voix. Ce que je lui réponds d’ailleurs. C’est une partie merdique, très mal engagée. L’alcool a pour premier effet le recours à des mots plus vulgaires, souvent argotiques, des mots qui possèdent une certaine brutalité. Je ne bois encore que trois doses de whisky. Je bois généralement (je ne m’en vante pas) un litre et demi par jour puisque trois bouteilles me font deux jours et un carton de six bouteilles me fait quatre jours exactement.