Entretien avec Gérard Lefort
[Propos recueillis à Pau, le 28 janvier 2000]
Une conversation avec Gérard Lefort, journaliste, critique de cinéma et directeur du "service Culture" de Libération, ancien animateur sur France Inter.
Où il est question de cinéma bien sûr, de Jean-Louis Bory, de coming out, du Marais…
Comment avez-vous débuté à la radio ?
«Je l'écoutais beaucoup quand j'étais étudiant. Ensuite, on m'a proposé de travailler dans "Telescopage", l'émission de Philippe Meyer. C'est à ce moment là que j'ai rencontré Alex Taylor. L'émission durait une demi-heure, le samedi de 13 h 30 à 14 heures. Je faisais une chronique sur les films qui passaient à la télé et j'arrivais à parler de 45 films en 3 minutes. Alex était là et on déconnait. Mais quand ça a commencé à marcher pour nous, on s'est fait virer par Philippe Meyer pour des conneries, du style on lui faisait de l'ombre ou je ne sais plus quoi.»
Vous évoquez souvent l'influence de Jean-Louis Bory au cours de votre adolescence. Est-ce lui qui vous a donné l'envie de faire de la radio ?
«Pas seulement, non. Quand j'étais en pension, c'était assez strict et nous n'avions pas le droit d'écouter la radio. Nous étions quelques uns à avoir des transistors. Le dimanche soir, j'écoutais Le Masque et la plume sur France Inter. J'étais en Bretagne et j'écoutais ça comme si j'écoutais Radio Londres, comme si la France étais un pays occupé. J'entendais la voix de quelqu'un dont j'avais l'impression qu'il me donnait du courage. Accessoirement, il parlait de cinéma. J'écoutais plutôt le mec, le bonhomme, comment il parlait. Il avait un côté folle furieuse qui n'était pas fréquent à l'époque. C'est plus tard que j'ai réalisé qu'il parlait de cinéma. J'allais voir les films qu'il recommandait ; des fois, j'étais furieux. Je me disais " Qu'est-ce que c'est que ce con, c'est nul ! ". Je me sentais moins seul grâce à cette voix que j'écoutais. Mais on m'aurait dit qu'un jour je ferais une émission sur France Inter, je ne l'aurais pas cru.»
Jean-Louis Bory a participé à votre prise de conscience homosexuelle ?
«Oui, entre autres choses. C'était quelqu'un qui me disait que je n'avais peut-être pas tout à fait tort d'être comme j'étais. Mais je n'étais pas sûr à 100 %, c'était intuitif. On était encore dans une époque où on n'en parlait pas et où on se faisait traiter de tantouze et de pédé. C'était de vraies insultes et on était mortifié de se faire traiter de ce qu'on était. C'était violent et cela pouvait aller jusqu'à la bagarre. Dans cette pension, où je me trouvais, il y avait beaucoup d'homosexualité, beaucoup d'histoires de cul mais on n'en parlait pas. Il n'y avait aucun couple de garçons bien sûr, même s'il y avait des histoires d'amour effroyables. Mais je n'étais pas malheureux. Comme beaucoup d'homos à l'époque, j'étais inquiet, un peu inconscient. Alors effectivement, un type comme Jean-Louis Bory était plutôt un espoir.»
Comment en parleriez-vous à un jeune homo d'aujourd'hui qui n'a pas forcément entendu parlé de lui ?
«Il faut lire son recueil de critiques parues dans le Nouvel Obs. Mais je ne pense pas qu'à le lire on prenne le même plaisir qu'à l'écouter. Il a aussi écrit des romans et a eu le prix Goncourt en 1946 avec "Mon village à l'heure allemande".»
Et son livre confession, "Ma moitié d'orange" dans lequel il révèle son homosexualité ?
«Je ne trouve pas ça génial. C'est pas mal, il y a un petit côté vieille France mais plutôt émouvant. Cela dit, c'est un petit peu désuet. Ce fut un livre important. Il a été le premier à dire à la télé qu'il était homosexuel. On peut pas imaginer ce que c'était à l'époque : un personnage public qui avait le culot incroyable de dire ça ! C'était très courageux. Je m'en souviens très bien, j'étais étudiant, et là j'ai dit chapeau ! Bravo ! Merci...»
Vous n'avez pas fait votre coming out médiatique, au sens théâtral du terme, mais j'ai l'impression que vous vous y êtes pris par petites touches successives et assez discrètement, aussi bien à Libé, à France Inter, qu'à Canal +...
«Oui, je trouve que le coming out est un geste très théâtral, c'est un peu hystérique. Donc je n'ai pas été de cette espèce là. Mais, en même temps, je suis très admiratif parfois. Quand on voit des histoires de jeunes types qui cassent le morceau en famille, c'est plutôt courageux. Je ne sais pas si j'aurais eu ce courage là quand j'avais 17 ans, sûrement pas. Mais c'est au moins un acquis. C'est possible aujourd'hui sans se prendre un coup de fusil du père et la mère en larmes dans un coin. (Rires...) Le mien c'est fait pas à pas, avec l'impression de monter un escalier.»
Comment êtes-vous devenu critique de cinéma ?
«Par hasard. Je n'étais pas programmé pour ça. J'ai fait des études qui ne m'y conduisaient pas du tout, mais j'allais beaucoup au cinéma. Je n'avais pas d'avis, pas plus qu'un autre. Par un concours de circonstances, après avoir fait de longues études supérieures, je cherchais du boulot. Un copain m'a dit que Libé, le journal que je lisais, cherchait du monde. Un coup de bol ! Comme j'avais fait des études de philo, j'ai commencé à écrire sur ce sujet, puis sur les livres, la télévision, ensuite le cinéma.»
Il y a-t-il donc un rapport étroit entre le fait d'être homos et celui d'être critique de cinéma ?
«Il y a un rapport peut-être un peu compliqué et tordu entre l'homosexualité et le cinéma : c'est, en tout cas quand on écrit dessus, cet exercice solitaire, un peu de célibataire. Donc ça recoupe un peu, pas la solitude au sens dramatique du terme mais l'isolement d'un pédé, qu'il soit jeune ou vieux. Je sais que la tendance est au Pacs mais il y a quelque chose dans l'homosexualité qui de toute façon sera irréductible à transformer les pédés en hétéros. Je ne suis évidemment pas contre le Pacs mais je trouve qu'on a pas encore assez réfléchi à cette étrange opération qui fait que tout le monde dit : " C'est formidable, la loi a été votée ! ". Mais c'est quoi ? Ben, mariez-vous ! Parce que ça au moins on connaît, on reconnaît. On sait ce que c'est que le mariage. Pour répondre précisément à la question, c'est vrai qu'il y a même dans la manière homosexuelle d'être instable (c'est tout ce qu'on dit sur l'homosexualité : instabilité, changement de partenaires, infidélité, etc. Toutes choses qui sont statistiquement vraies d'ailleurs) un peu de cette attitude de passer d'un film à l'autre. On saute d'un amour à l'autre, on drague. Des fois, on n'est pas content parce que les films se laissent pas draguer ou parce qu'on se fait mal draguer par le film. C'est comme dire " J'aime pas le film ! ", c'est plutôt " Est-ce que j'ai été bien dragué ? ", " Est-ce que j'ai bien dragué le film ? ", " Est-ce que j'ai été suffisamment convaincant quand j'ai écrit ? ", " Est-ce que le film m'a bien dragué ? ", " Est-ce qu'il est excitant ? ", " Est-ce qu'il est beau ? ". Il y a un peu de ça. Il y a quelque chose de physique par rapport au cinéma qui n'est pas loin de la manière dont un homosexuel peut être troublé physiquement par plusieurs mecs ou par un même mec pendant des années.»
Que représente le quartier du Marais pour vous ?
«Un ghetto, comme on dit. Je n'ai pas envie de vivre dans des ghettos. J'ai envie d'aller voir à droite, à gauche ce qui se passe. Je ne dis pas que ce n'est pas bien. Comprenez moi bien, je ne dis pas " Faut fermer les boîtes ! ". Bien sûr que non, surtout en province. S'il n'y en avait pas, il faudrait les inventer. Il y a des gens qui sont seuls et que ça arrange d'aller voir ses semblables. Mais quand on en reste à n'aller visiter que ses semblables, c'est un petit peu triste. Comme s'il n'y avait que des blancs sur Terre, ou que des hommes, ou que des femmes. Ce serait sinistre !»
Didier Eribon explique, dans "Réflexions sur la question gay", que la visibilité qu'offre ce quartier pour les homos est au contraire un bel exemple d'ouverture vers l'extérieur.
«Mais ça c'est Didier ! Il s'en sort par une entourloupe en disant que le Marais est un quartier ouvert. Ce n'est pas vrai, il y a des bars où les nanas ne rentrent pas ! Pas simplement les bordels, les bars ! Qu'une femme n'ait pas envie d'aller dans une boite où tout le monde sait que c'est un bordel, ça la regarde. Mais qu'on lui interdise l'entrée d'un bar gay en disant " Madame, vous savez... ". D'abord, c'est très français. C'est quelque chose qui n'arrive pas, par exemple, en Angleterre ou en Allemagne. En Allemagne, j'étais dans une boite hyper cuir soit disant, " cuir à moustaches ", histoire de voir... J'y suis allé avec une femme, une copine. Le mec lui a dit simplement " Madame, vous savez ce que c'est ? ". Elle a dit " Ben, oui ! - Bon ok, c'est tout ce que je voulais savoir, vous pouvez entrer ! "Le mot ghetto est excessif, de toute façon, parce que c'est un mot qui a une histoire terrible, donc il ne faut pas l'employer à tort et à travers. Disons que c'est une réserve. Pour moi, le Marais c'est un peu Jurassic Park : on met les monstres ensembles, comme ça ils seront bien gardés. Je trouve finalement beaucoup plus aventurier de voir un bar gay dans le centre d'une ville moyenne, c'est plus encourageant.»