Longues matinées d’un monde à la dérive figée, what the fuck?
Au bureau, le matin, je recevais un mail de la directrice adjointe du service consommateurs d’un grand groupe agro-alimentaire français rendant compte d’une conversation téléphonique avec un ‘conso’ qui avait fait une réclamation. (J’ai changé le nom des choses, des personnes et des lieux pour préserver un anonymat qu’ils n’auraient jamais perdu de toute façon. J’ai aussi changé des détails.)
« J’ai eu M. Temps au téléphone le 13/01 de 11h20 à 11h50 qui a été très cordial. Je me suis présentée comme la responsable du service consommateurs. Il s’est présenté en retour comme un retraité très actif. Il m’a dit qu’il avait travaillé une vingtaine d’années dans le surgelé pour un grand groupe racheté par les Américains. Ça avait mal tourné et il était parti. Il est revenu sur sa réclamation concernant les courges surgelées. Il a dit qu’il était plutôt satisfait en général des produits surgelés Saison parce que nous étions les plus sérieux en France, qu’il avait acheté pour la premières fois des courges surgelées Saison sur la recommandation d’une amie car d’habitude, il mangeait des courges fraîches. Il avait préparé une tarte de courges et il avait trouvé les courges surgelées inconsommables au niveau du goût. »
La veille, chez DC, nous évoquions l’un après l’autre les mêmes sujets qu’avant et les mêmes choses demeuraient en suspens. Il m’offrait les chocolats au beurre frais offerts à lui l’année passée ; je les mangeais l’un après l’autre jusqu’au bout de la demi-livre sans jamais tomber malade malgré l’impératif de les consommer sous huitaine.
Au bureau, le mail poursuivait : « Il a dit qu’il avait dans sa famille des cuisiniers étoilés. C’est là qu’il a recommencé à me parler des pays de l’Est. Il a cité des ex-pays soviétiques vers lesquels Saison lorgnerait. Il a parlé de la coopérative de Custres, de nos usines à Ternes et Gaurule-sur-Peylan. Il a dit que quelqu’un avait fait du chantage et s’était permis d’utiliser l’argent du contribuable pour ouvrir des unités dans les pays de l’Est. Je lui ai expliqué les grandes étapes du process courges et que peut-être un agglomérat de peau de courge s’était retrouvé malencontreusement dans son paquet. Il a immédiatement réagi en disant qu’il avait vu tout de suite en ouvrant son paquet qu’on vendait de la peau de courge et pas ce qui était indiqué. Il est revenu sur le dédommagement qu’il allait obtenir. »
Chez moi, les chaises de mon frère parties, j’étais à genoux devant mon ordinateur. J’avais mal aux genoux mais je me disais que c’était en fait la seule position corporelle honnête face à cet appareil. Je mangeais des chips de banane plantain et le chat de mon frère, resté, s’inventait des chasses pas possibles et courait dans tous les sens comme cette collègue qui me stressait.
Au bureau, le mail poursuivait sans trêve : « Je lui ai expliqué que notre procédure prévoyait l’envoi au consommateur d’un courrier suivi de bons de réduction. Il a dit qu’il était preneur des bons de réduction mais qu’il souhaitait autre chose : visiter une de nos usines dans le sud-ouest et nous remettre un rapport en toute confidentialité. Il s’est dit prêt à nous inviter en retour à visiter une usine d’un ami à lui qui produisait du foie gras d’huître et qui avait créé un label de qualité. Il a dit que les filières étaient galvaudées par les coopératives. Il a dit qu’il n’avait pas hésité une fois à remettre en cause les propos du président du Syndicat du foie gras d’huître qui à son sens avait dit n’importe quoi. Il a dit que les agriculteurs de sa région avaient profité d’un terrain sablonneux pour cultiver le foie gras d’huître. Je lui ai dit que je transmettais sa demande. »
Partout, la vie ressemblait à un bureau colonial avec des ventilateurs au plafond qui brassent quoi ? Partout, la vie ressemblait à un dôme de gelée comme les bœufs en gelée des réceptions chez PatCo. En lieu et place du bœuf, il y avait, à peine visibles de l’extérieur, immobiles bien entendu, nos innombrables catastrophes. Et le dôme faisait « floc, floc ». Ou peut-être « flip, flap » mais cela revenait au même.
Au bureau, quelques heures plus tard, je recevais un nouveau mail de la directrice adjointe du service consommateurs du groupe Saison. Ce mail contenait en document attaché un projet de courrier adressé à M. Temps. Le projet de courrier s’achevait par cette phrase (si l’on excepte la phrase de politesse) : « D’autre part, à titre exceptionnel, nous avons le plaisir de répondre à votre demande de documentation en vous offrant un exemplaire de notre rapport RSE (Responsabilité Sociale et Environnementale) 2003-2004. »
15/01/05 - 00:06
Tro2maux.
elizabethtessier