Le journal de C. - Novembre 1983
Il me croit méchante. Il me l’avait déjà dit tout petit, mais je ne faisais pas cas de ces paroles prononcées sous l’effet de grosses colères. Ce matin, il était calme et grave, à l’image d’un adulte qui médite depuis longtemps ses mots. Il prit son bol et sa cuillère en argent pour s'installer à la table du petit-déjeuner face à moi, sans se servir, le regard acéré, planté dans mon visage. Je crus revoir l'expression de son père annonçant une violente crise de jalousie. Un peu agacée, je lançai : "Qu’est-ce qu’il y a ?" Ses yeux de glace en réponse soutenaient mon regard. "Tu ne vas pas rester comme ça, sers-toi !" Sa bouche s’ouvrit, muette, l'expression devenait fielleuse. J’insistai : "Mais qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça ?" Son visage se détendit subitement, prenant un élan préalable de haine véritable et, très distinctement, sans crainte aucune, il dit posément, avec tout le poids de son jeune âge ces mots un à un, détachés : "Maman, tu es méchante !"
J’eus un frisson. Je n’osai plus bouger. "Arrête, tu ne sais pas ce que tu dis."
Je suis coupable. J'éprouve un profond malaise à l'idée de le consoler dans mes bras quand il a du chagrin. Je suis une amputée de la tendresse. J’ai d’ailleurs délégué très tôt cette fonction à sa grand-mère. Il y puise tout ce suc dégoulinant, mais elle en profite. Alors je le prive d’elle régulièrement.
06/02/06 - 23:07
vous êtes toujours aussi émouvant, M. Cadence. Vraiment vous devriez faire quelque chose de ces moments que vous nous livrez.
titcroco